Danse - Pour les Psaumes

L'an dernier, les Grands Ballets canadiens de Montréal avaient présenté une première Soirée en trois mouvements, titre un peu vague pour désigner un spectacle où se côtoient oeuvres du répertoire et nouvelles créations de chorégraphes moins connus. Contrairement à l'an dernier où le directeur artistique Gradimir Pankov avait consacré la majeure partie de la soirée à une valeur sûre, George Balanchine, ce génie du XXe siècle, il fait cette fois la part belle à deux jeunes chorégraphes qu'il semble chérir, l'Américain Adam Hougland, et la Néerlandaise Didy Veldman. S'ajoute la grandiose Symphonie de Psaumes de Jiri Kylian, créée il y a près d'un quart de siècle et introduite au répertoire des Grands Ballets il y a deux ans, une oeuvre qui à elle seule vaut le déplacement.

Il y a la musique, aussi, qui habite le lieu comme jamais, autour des danseurs et avec eux. La présence massive du choeur - près de 40 personnes - dans la première pièce, Between ashes and angels, d'Adam Hougland, interprétant Vox patris caelestis, une oeuvre de musique sacrée du compositeur anglais William Mundy, nous plonge dans la gravité et le recueillement. Dédiée aux personnes qui ont péri en tentant de secourir les occupants des tours du World Trade Center, la pièce est, on s'en doute, imbibée de bons sentiments. L'ombre des tours est évoquée en arrière-plan, les costumes sombres et la lumière bleutée, les mouvements amples des bras, l'agitation des 16 danseurs qui apparaissent et disparaissent entre les quatre groupes de chanteurs sur scène, et particulièrement David Thole en solo, évoquent bien le chaos. Après une pléthore de mouvements arrive à point nommé un pas de deux dans le silence où on n'a d'yeux que pour Anik Bissonnette. Mais cette pièce souffre de quelques défauts: à cause de la présence des chanteurs, les danseurs ont bien peu d'espace pour se mouvoir. La gestuelle est un peu trop prévisible: dans les ensembles, les danseurs se retrouvent la plupart du temps en cercle, les bras sont ouverts vers le ciel comme autant de suppliques. La pièce s'écoute bien, on pourrait dire, tellement la performance vocale est enveloppante, mais visiblement, le chorégraphe n'a pas permis au mouvement d'aller plus loin que l'émotion soulevée par la musique et que lui a dictée la thématique qu'il s'est imposée au départ.

Didy Veldman, qui a revisité Carmen, à l'automne 2000, y va d'une création de son cru. Dans Between six, c'est un jeu de lignes auquel participent huit danseurs, dans une suite de solos, trios, quatuors, accompagnée sur scène par la violoncelliste Carla Antoun qui interprète la Suite n° 2 en ré mineur de Bach. Il faut reconnaître qu'à part les costumes ternes, la pièce offre une certaine qualité visuelle, avec les lumières de John Munro et ces longues cordes qui délimitent l'espace. Il y a quelques passages - le solo de David Bushman en est un - qui soulèvent un peu d'intérêt, mais la gestuelle est laborieuse et l'ensemble manque, sans jeu de mots, de lignes directrices. Didy Veldman a échoué dans sa tentative de présenter comme une pièce achevée ce qui semble une étude avec cordes et élastiques.

Le moment fort de la soirée est sans conteste la Symphonie de Psaumes de Jiri Kylian, où le chorégraphe néerlandais montre avec brio sa maîtrise des contrastes. Seize danseurs sont sur scène durant toute la pièce où s'entremêlent le sacré et le profane. La rigueur géométrique, qui confine au rigorisme - les danseurs ne déborderont jamais d'un espace rectangulaire délimité par deux rangées de chaises et une mosaïque immense de tapis en fond de scène - révèle avec encore plus de force l'angoisse ou la douleur de ces êtres qui se cherchent frénétiquement et se perdent. Présentée cette année avec choeur et orchestre, cette oeuvre chorégraphique n'en est que plus impressionnante.