Danse - Sous le sable, l'envoûtement

On a craint, c'est vrai, à un moment, que toutes les femmes aspirées par la mort à qui Jocelyne Montpetit avait prêté son corps ne l'arrachent définitivement au monde des vivants. Fascinée, voire obsédée par cette notion de disparition du corps qui a traversé ses dernières pièces, elle s'était faite si convaincante, avec la complicité de la lumière d'Axel Morgenthaler, qu'on avait jusqu'à maintenant ce sentiment étrange d'avoir eu une vision lointaine de la beauté immatérielle. Et parfois, aussi, l'impression d'en être écartés à jamais, nous, pauvres mortels, coincés dans des corps trop lourds. Mais avec La Femme des sables, Jocelyne Montpetit est revenue sur terre. Même sous la terre, où commence une fascinante métamorphose. Voilà donc un changement radical de perspective car la femme-larve, qui deviendra insecte puis femme de chair, a beau s'offrir à la lumière, elle ne cherche plus à s'envoler et se laisse retenir à la terre.

La scène est nue, son sol est blanc, comme les dunes de Tottori, ce petit désert japonais où est née La Femme des sables, la nouvelle d'Abé Kobo et, par la suite, le film d'Hiroshi Teshigahara. Deux oeuvres, une même femme qui était terrée dans l'imaginaire de la chorégraphe depuis des années. Dans cet espace ouvert plus que jamais, elle prend corps sous la lumière, caressée par les sons si riches de la terre et de la mer. C'est une véritable symphonie, belle comme la vie elle-même, que nous offre Jocelyne Montpetit. La danse d'abord, qui commence sous terre avec cette femme-larve en pleine métamorphose. Dans cette première partie du solo au déroulement plus linéaire qu'à l'habitude, la danseuse démontre toute la puissance et la subtilité de son travail corporel. Sous la carapace frémit le corps comme seule Jocelyne Montpetit peut le faire, des mouvements qu'on croirait involontaires, minuscules, tout simplement animés de pulsions. Autour d'elle crépitent des sons qui évoquent tout autant le règne minéral, avec le crissement des grains de sable, que le règne animal, avec ces concerts de grillons et autres créatures souterraines. Lorsqu'elle se libère enfin de son cocon, la lumière amorce avec elle une danse légère tout autant qu'éphémère.

Dans le tableau suivant, quelques fleurs apparues sous un rayon bleuté sont le prétexte d'une autre transformation. C'est un corps de femme qui est étendu là, et il restera longuement et langoureusement au sol avant de consentir à devenir fleur et à se livrer au souffle délicat du vent. Ce passage d'une grande sensualité donne le ton à l'extraordinaire tableau qui suivra. Là, c'est une femme en pleine possession de ses pouvoirs qui se laisse envoûter par la lumière et le sable, qui s'y frotte et s'y abandonne. La scénographie d'Axel Morgenthaler atteint ici un paroxysme de beauté. Le sable, qu'on ne faisait qu'imaginer jusque-là, prend vie, littéralement, en coulant sur le sol en de multiples jets verticaux, des couloirs tracés d'abord par la lumière. Où sommes-nous, où est-elle? Retournée sous terre? Quoi qu'il en soit, elle est plus que jamais humaine, vibrante et charnelle.

Au coeur de ce qui était avant des duos de lumière avec Axel Morgenthaler s'est avancé avec panache le compositeur Louis Dufort, qui a su saisir toutes les couleurs sonores de cet univers à la fois immense et microscopique. Cette collaboration nouvelle ajoute encore plus de puissance et de dimensions aux sensations éprouvées par le spectateur. Il faut voir Jocelyne Montpetit sous l'emprise des sables: c'est un retour garanti à la vie pour nos âmes et nos corps engourdis.