Danse - Les trois temps de la vie urbaine

Après le beau mais sombre Tension, salué par la critique en 2001, Paul-André Fortier avait soif de rencontres humaines, de lumière et de plénitude. Créée l'an dernier et présentée dans le cadre du Festival Danse Canada, Lumière vient compléter le portrait de la ville qu'esquissait Tension mais explore son côté joyeux et jubilatoire.

«C'est sur la part de bonheur de la vie urbaine, précise-t-il en entrevue au Devoir. La ville ne peut pas être que sombre, tout comme les rapports humains. J'ai l'impression que ça fait 20 ans que je veux faire cette pièce. J'avais besoin de cette lumière.» Dans l'alternance de ses chorégraphies solos et de groupe, telles Bras de plomb et La Part des anges, Paul-André Fortier se laissait davantage emporter par la part d'ombre de la danse.

Cette fois, il n'a pas voulu esquiver l'appel de la lumière. Il a ainsi convié l'artiste en arts visuels Pierre Bruno à créer une architecture lumineuse qui révèle les danseurs nimbés de phosphorescence. Le vidéaste Patrick Masbourian, qui était de la création de Tension, habille la scène avec plus de douceur. À la barre musicale revient aussi Alain Thibault, comparse du chorégraphe depuis des années.

Pour convier cette lumière jusque dans le processus créatif, Paul-André Fortier a choisi cinq danseurs de générations différentes, avec lesquels il pourrait échanger et ainsi enrichir sa vision chorégraphique. «L'échange entre générations est très stimulant, même si ça me confronte des fois, souligne-t-il. Ça ouvre des perspectives différentes sur ce qu'on vit.»

Les jeunes interprètes Manuel Roque et Audrey Thibodeau avaient déjà participé à Risque, une superbe pièce pour jeune public qui présente certaines similarités avec Lumière puisqu'elles ont toutes deux été créées à la même époque. «Je ne sais plus laquelle a déteint sur l'autre», avoue-t-il. Frôlant la quarantaine, Sandra Lapierre, Warwick Long et John Ottman s'ajoutent à la distribution complétée par le chorégraphe quinquagénaire qui ouvre le spectacle.

«J'ai l'intention de danser encore un bout de temps, tant que mon corps me le permettra, confie-t-il. J'ai une croyance profonde en la poésie du corps vieillissant.» Lumière offre ainsi trois poésies gestuelles distinctes: «la puissance physique éblouissante, l'exubérance du corps» des jeunes, note l'artiste, l'harmonie des corps chargés d'expérience des quarantenaires et énergie qui est la sienne, aussi riche mais plus contenue.

Le jeu de transmission qui s'opère dans l'entrecroisement des âges et des regards constitue la trame de la pièce et aussi celle du processus créatif du chorégraphe à travers ses oeuvres de groupe. Car la longue méditation sur la danse qu'il a menée au fil de son solide parcours de soliste, il peut enfin la léguer et la confronter à travers ses échanges avec les danseurs. «Les pièces de groupe, c'est le lieu où je transmets ce que j'ai appris.»

Paul-André Fortier profite depuis août 2003 d'une résidence à la Cinquième Salle de la Place des Arts, qui lui a notamment permis de terminer la création de Lumière. Pendant trois ans, en plus de présenter ses spectacles, il est appelé à organiser des activités de développement. Il a conçu le projet de cinq longs entretiens avec des chorégraphes, Danse et confidences, actuellement diffusés à la Première Chaîne de Radio-Canada tous les jeudis soir jusqu'à la fin du mois. Pendant la Nuit blanche du Festival Montréal en lumière, il a piloté l'événement Danse, musique et images en direct, qui a attiré quelque 4000 spectateurs.

«C'est formidable pour moi, lance-t-il en pensant à tous ces chorégraphes qui n'ont pas de lieu pour créer. Sa voix est douce, mais son ton se veut insistant en cette période creuse pour le milieu montréalais et québécois de la danse. «Les temps sont durs, rappelle-t-il en déplorant la fermeture successive du Festival international de nouvelle danse et de la Fondation Jean-Pierre-Perreault. Il y a peu de diffuseurs étrangers qui viennent à Montréal. Ça hypothèque les tournées. On espère que les élus vont se pencher sérieusement sur notre sort.»

Cette conjoncture a rendu la diffusion de Lumière plus difficile. Présentée un seul soir au Festival Danse Canada 2004 (qui subissait lui-même une rationalisation de son budget), la pièce n'a pas été rejouée depuis. D'où la hâte et l'excitation du chorégraphe à offrir cette oeuvre au public montréalais et à chasser, l'espace de quelques jours, l'ombre qui plane sur le milieu.