«M»: résonance revendicatrice

Pour Marie Chouinard, la pandémie a été « un moment de grâce ». « Pour une fois les danseurs et les danseuses étaient à Montréal à temps plein, et non plus en tournée partout dans le monde. C’était fantastique », se souvient-elle.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour Marie Chouinard, la pandémie a été « un moment de grâce ». « Pour une fois les danseurs et les danseuses étaient à Montréal à temps plein, et non plus en tournée partout dans le monde. C’était fantastique », se souvient-elle.

La compagnie Marie Chouinard est de retour avec une toute nouvelle pièce intitulée « M ». Pour une rare fois, la chorégraphe de renom s’exposera au public québécois avant de partir en tournée internationale. Tout un changement pour l’artiste, dont la carrière s’étend sur près de 40 ans.

« Je m’étais juré de ne plus présenter de première au Québec, raconte avec amusement Marie Chouinard. Ce que j’aime, c’est arriver ici après deux ans de tournée et dévoiler la pièce au public québécois. Alors, aujourd’hui, j’ai un trac fou : la pièce est toute fraîche… Mais bon, on est prêts ! » La nouvelle création sera présentée le 26 janvier au Grand Théâtre de Québec, puis du 31 janvier au 4 février au théâtre Maisonneuve, à Montréal.

La pièce a commencé à voir le jour en 2020, entre deux périodes de confinement. « On avait le droit de se voir en petits groupes, sans contacts physiques. J’ai travaillé avec les interprètes en rotation, ça a commencé tout petit », raconte Mme Chouinard.

Pour l’artiste, la pandémie a été « un moment de grâce ». « Pour une fois les danseurs et les danseuses étaient à Montréal à temps plein, et non plus en tournée partout dans le monde. C’était fantastique », se souvient-elle. De plus, malgré les restrictions, elle a réussi à continuer de créer. « On a fait plusieurs projets en parallèle. Des choses pour le cinéma, des installations en réalité virtuelle, des performances en direct sur le Web, des photos… » ajoute-t-elle.

Le point de départ de l’artiste : la voix. « Je demandais aux danseurs de faire une suite de quatre ou cinq sons, sans consonnes, des sonorités qui venaient du souffle, d’un mouvement du torse, d’un émoi du corps. » Graduellement, une banque de séquences sonores s’est construite. À partir de ces partitions, elle a construit avec les douze interprètes de la compagnie des « séquences dansées, mises en boucle ». « On écoutait les mêmes sons une centaine de fois, on les transposait dans le corps, on cherchait les mouvements qui refléteraient au plus près leur matérialité, leur élan, leur texture, puis on changeait de séquence, ajoute-t-elle. Ça déroutait le cerveau, on doutait même que ce soit le même son à force de l’entendre. Il y avait un jeu de perception extraordinaire. »

Je m’étais juré de ne plus présenter de première au Québec. Ce que j’aime, c’est arriver ici après deux ans de tournée et dévoiler la pièce au public québécois. Alors, aujourd’hui, j’ai un trac fou : la pièce est toute fraîche… Mais bon, on est prêts !

 

En 1990, sa première pièce de groupe, Les trous du ciel, était déjà entièrement basée sur les sons des souffles. « Les deux oeuvres sont complètement différentes, mais il y a comme des arcs qui se forment… Toutes mes pièces incluent des sonorités issues du souffle, et l’écoute se fait à partir de la colonne vertébrale », affirme-t-elle.

Comme toujours, Marie Chouinard s’est laissé porter par son instinct. « Le début d’une création est un travail d’exploration de choses subtiles, de gestes de presque rien, un mouvement de la nuque, du poignet. Ces rudiments-là, ces essentialités-là, incarnent une intuition, un avant-goût de la pièce », raconte-t-elle.

Elle explique que la pièce trouve peu à peu son « propre ADN » et qu’elle grandit par elle-même. « J’essaie de le lire [l’ADN], et la seule manière de le faire, c’est de lui permettre de se manifester, de prendre l’espace. Ensuite, je suis moi-même à l’écoute de ce que ça veut, cette affaire-là ! [rire] C’est comme ça, la création, ça a sa propre intelligence, ses propres résonances ».

« Des appels, comme une soif »

Au milieu du processus de création chorégraphique, Marie Chouinard s’est penchée sur la scénographie de son oeuvre. Comme à l’habitude, elle a élaboré elle-même les lumières et les costumes. « Cette fois-ci, j’ai vite compris que je créais quelque chose de très marqué visuellement. »

Grande scène, pas de coulisses, costumes aux couleurs éclatantes, indistinctement pour les hommes et les femmes, perruques colorées… La chorégraphe se surprend à « aller ailleurs ». « Ça me vient naturellement, je ne cherche jamais de concepts philosophiques ou autres, explique-t-elle. Ce sont des appels qui me viennent comme une soif, spontanément. J’avais un appel sensuel, physiologique pour les couleurs. Ces dernières, ainsi que les sons, constituent de la nourriture pour le cerveau. Les choix que je fais viennent toujours du corps, du système nerveux, de la sensibilité. »

En plus de la scénographie, Marie Chouinard a longuement travaillé sur la présence des danseurs et danseuses. « Je dirige comme une cinéaste, on aiguise ensemble leur regard, leur façon d’être dans l’espace. Il faut qu’on puisse ressentir la pensée de l’interprète en le regardant, que ses mouvements internes soient aussi des mouvements de cette pensée et de l’être au monde. Ça, c’est constant dans tout mon travail », explique-t-elle.

C’est donc peu à peu que la chorégraphe « saisit la pièce ». « Je lui donne toutes les conditions qu’il lui faut pour grandir et, ensuite, c’est fascinant, elle prend forme. Les corps dans l’espace, les souffles, la voix, tout se construit tranquillement. Les rires, les joies, les idées qui fusent aussi. Tout concorde », dit-elle.

Enfin, pour « M », Marie Chouinard s’est permis «  des choix radicaux ». « Des éléments de cette oeuvre jouent avec les conventions de l’art scénique. Parfois, ces choix sont subtils, parfois ils sont dans l’immense, dit-elle sans tout livrer. C’est une pièce entre les microdétails et les affirmations radicales. »

« M »

De Marie Chouinard. Au Grand Théâtre de Québec le 26 janvier et au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts à Montréal du 31 janvier au 4 février.

À voir en vidéo