Soigner par le mouvement

Prima Danse offre des programmes d’intervention sociale par la danse sur divers enjeux sociaux en plus de la santé mentale, destinés aux jeunes, dans les écoles et milieux communautaires.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Prima Danse offre des programmes d’intervention sociale par la danse sur divers enjeux sociaux en plus de la santé mentale, destinés aux jeunes, dans les écoles et milieux communautaires.

Enseignants, directeurs, statistiques… tous sont d’accord : l’anxiété et le stress sont plus présents qu’avant chez les jeunes à l’école. De petits organismes à but non lucratif en passant par de grands noms de la scène, comme les Twins, ils sont maintenant plusieurs à offrir des ateliers pour aider à la santé mentale des jeunes en utilisant la danse.

« On offrait déjà des ateliers sur la santé mentale avant la pandémie, mais la demande s’est multipliée depuis », explique Marie-France Jacques, intervenante et coordonnatrice du programme Prévenir la violence et la délinquance via l’art de la danse à Prima Danse. Depuis maintenant cinq ans, Marie-France Jacques travaille avec cet OBNL qui allie sa passion pour la danse, mais aussi pour la psychologie. « Avant de tomber amoureuse de la danse, je voulais étudier en psychologie, raconte celle qui est diplômée de l’École de danse contemporaine de Montréal. Donner des ateliers à vocation sociale, ça rejoignait tout à fait mes intérêts. »

Aujourd’hui, Prima Danse offre quatre programmes d’intervention sociale par la danse sur divers enjeux sociaux en plus de la santé mentale, destinés aux jeunes, dans les écoles et milieux communautaires : affirmation de soi, stéréotypes de genre, représentation de la sexualité dans les médias, prévention de la violence et sensibilisation à l’intimidation. Chaque atelier dure entre 60 et 90 minutes et est encadré par deux intervenants. Selon le milieu, une ou plusieurs séances peuvent être offertes. « On commence toujours par une discussion pour aborder l’enjeu social en question, puis on le met en lien avec la danse, relate Mme Jacques. Par exemple, pour parler de stéréotypes de genre, on leur demande de faire une création pour briser un cliché, donc ça les fait réfléchir. Pour la prévention de la violence, on a un intervenant du milieu hip-hop qui vient expliquer que les danses de rue ont été créées pourcanaliser la violence. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Un atelier de danse offert par Primadanse à l'école Louis-Dupire, dans Maisonneuve

Les Twins, maîtres de la célèbre émission de danse Révolution et danseurs de Beyonce, ont lancé leur programme Dansons pour la santé mentale en novembre dernier. « On a toujours fait ce genre de choses, mais là, on a mis un nom dessus, raconte Larry Bourgeois. Nous, on veut partager le plus possible. On intervenait déjà dans des hôpitaux ou dans des milieux où les gens ont peu d’argent. » Les Twins se sont associés au Réseau d’écriture jeunesse (Kids Write Network) pour intervenir dans les écoles en Amérique du Nord. « L’idée, c’est que les jeunes puissent transmettre leur histoire, leur vécu à travers une chanson qui vient les chercher », expose Laurent Bourgeois. En effet, pour les jumeaux, l’expression par le corps est aussi « forte que celle des mots ». « Je respire comme je danse, je parle avec mon corps. Ce n’est pas quelque chose que j’ai appris, tout le monde sait le faire, mais il faut se donner la liberté de s’exprimer de cette façon, explique Larry. J’ai réalisé beaucoup de choses dans la vie grâce aux mouvements, j’ai aussi réussi à me faire comprendre plus physiquement que verbalement. » Avec Dansons pour la santé mentale, Larry et Laurent espèrent donner espoir aux enfants « pour qu’ils continuent à être sur la bonne route, à viser leurs rêves ».

Des bienfaits constatés…

« Les enseignants nous confient très souvent qu’ils voient leur élève sous un nouveau jour. Par exemple, un jeune qui a habituellement de la difficulté à se concentrer et là, pendant l’atelier, il se laisse vraiment aller dans l’improvisation, raconte Marie-France Jacques. On voit des jeunes très gênés prendre de la confiance dans un cercle de danse. Aussi, beaucoup de liens se créent pendant l’échange et ça se poursuit ensuite en classe et dans la cour. »

Pour confirmer ces effets, Prima Danse a réalisé des sondages et des groupes de discussion auprès de 1000 participants entre 2015 et 2022. « 85 % des jeunes affirment avoir développé une meilleure estime de soi à travers les ateliers Prima Danse, 90 % confirment qu’ils ont tissé des liens positifs et développé un sentiment d’appartenance, 87 % ont découvert le plaisir de bouger et ont continué à adopter un mode de vie sain après le passage de Prima Danse », énumère Mme Jacques.

Même évidence du côté des Twins. « On leur fait réaliser des choses, on leur ouvre une porte », expliquent-ils. Car, dans leur programme, les deux frères veulent montrer qu’une carrière artistique est possible, mais aussi remotiver les jeunes, amoindrir le décrochage scolaire.

Photo: @heisenberg.mov aka Connor "Heisenberg" McCollam Les Twins, Larry Bourgeois, alias Ca Blaze (à droite), et Laurent Bourgeois, alias Lil Beast (à gauche)

C’est justement ce que fait Angélique Dumet-Kerherno depuis bientôt trois ans. Ancienne professeure d’université en économie et gestion en France, elle a décidé de se « lancer pleinement » dans la danse à son arrivée à Montréal. À travers sa formation de maîtrise en danse à l’UQAM, elle découvre l’éducation somatique. « C’est le bien-être par le mouvement, explique-t-elle. On apprend comment rééduquer par le mouvement. J’avais la sensation que l’on pouvait aller encore plus loin avec la danse, alors j’ai voulu creuser. » En 2019, elle s’inscrit alors au programme de danse-thérapie des Grands Ballets. Son but : guérir par le mouvement. « Je croyais déjà aux bienfaits de la danse-thérapie, mais c’est impressionnant ce que j’ai ressenti lors de la formation. Ça m’a montré qu’avec le mouvement, avec la danse, on peut aller chercher des sentiments, des ressentis enfouis dans la mémoire de notre corps, des choses dont on n’a pas conscience et qu’on peut explorer », énonce-t-elle.

… et avérés

Depuis le début de sa formation, Angélique Dumet-Kerherno enseigne à différents types de publics : personnes âgées, élèves du primaire, du secondaire, jeunes immigrés, femmes en situation d’itinérance, élèves autistes… Et, quelle que soit sa « clientèle », elle remarque des effets positifs dès la troisième séance, mais après 8 à 12 séances de danse-thérapie, comme il est recommandé de suivre, ces effets sont « ancrés dans le corps et l’esprit ».

« Je travaille beaucoup sur la cohésion de groupe parce que si on ne se sent pas bien dans une communauté, on ne peut pas se développer, évoluer, devenir vraiment qui on est », soutient Mme Dumet-Kerherno. De plus, elle constate un accroissement de la confiance en soi lors de ses séances. « Dans certaines classes, des jeunes très isolés, qui n’osaient pas bouger, ont fini par danser au milieu d’un cercle, devant tout le monde, c’est beau à voir », poursuit celle qui vise l’obtention d’une certification américaine, car il n’existe pas encore d’équivalent au Canada. Selon elle, la danse-thérapie inculque aussi la persévérance. « Cette démarche leur permet d’essayer et de réessayer, exprime-t-elle. Je me sers de la danse pour aller chercher tout ce dont quelqu’un a besoin pour persévérer et s’exprimer. Les élèves se donnent la chance d’essayer, d’y croire, alors ils peuvent reproduire ça dans d’autres sphères de leur vie. »

« C’est la seule activité où on te demande de te situer dans l’espace, dans le temps, tout en bougeant et en suivant un rythme, en ayant conscience de ton corps, mais aussi des autres », explique Angélique Dumet-Kerherno. Pour elle, la danse est un moyen efficace et documenté de soigner « les maux du quotidien ».

En effet, en travaillant directement avec les sensations corporelles et le mouvement, la danse-thérapie peut modifier le cortex somatosensoriel impliqué dans des maladies tels la dépression, l’anxiété et les troubles psychotiques, selon les recherches de la professeure de psychologie de l’Université Bishop Adrianna Mendrek. Une récente étude visant des gens atteints de la maladie de Parkinson a aussi démontré que les interventions en danse peuvent avoir des effets positifs sur la santé psychologique en engendrant des réductions significatives des symptômes de dépression et d’anxiété.

À voir en vidéo