«MWON’D»: Créer pour ne pas crier

La chorégraphe Rhodnie Désir
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La chorégraphe Rhodnie Désir

Après plus de six ans de réflexions, de recherches et de création, le spectacle MWON’D de la chorégraphe Rhodnie Désir verra le jour du 7 au 10 décembre à l’Agora de la danse. À travers une démarche semblable à un film documentaire, la première artiste associée à la Place des Arts aborde, tout en lenteur, l’accélération des changements climatiques.

La création MWON’D en est à sa deuxième version. En effet, en 2017, Rhodnie Désir avait déjà amorcé un processus de création portant sur l’environnement. « J’avais beaucoup de colère en moi, j’avais besoin de créer pour ne pas crier. Je mélangeais aussi plusieurs causes, je parlais de la planète, mais aussi des droits des femmes », se souvient-elle. Cinq ans plus tard, son angle a un peu changé. « Beaucoup de choses se sont passées dans ma vie. Je suis notamment devenue maman, et ça m’a beaucoup fait réfléchir. Quelle est ma relation à l’espace ? Et à la Terre-Mère ? Qu’est-ce que ce serait, de réenfanter le monde ? » raconte-t-elle.

Rhodnie Désir est ensuite partie à la recherche de réponses, ou à tout le moins de discussions, avec des experts. Un processus qu’elle embrasse pour toutes ses oeuvres. « La tradition orale est une des plus anciennes méthodes de conservation de la mémoire, c’est un des outils de transmission les plus puissants, mais aussi mystérieux, de l’être humain », dit-elle. Astrophysicien, botaniste, volcanologue, mycologiste… tous et toutes ont nourri sa réflexion, et ont permis de construire l’oeuvre. « Mon corps prend ce qui reste, l’huile essentielle, de ces conversations et je peux en faire l’alchimie que je veux, à travers le chant, le mouvement dansé… Les corps sur scène deviennent manifestes et transportent la somme des témoignages », explique la fondatrice de la compagnie RD Créations.

Temps et évolution

« Et si on apprenait à parler le langage de la nature ? Je pense que les animaux, les montagnes, les océans… ont beaucoup à nous transmettre. Il y a une force tranquille qui se trouve dans les grands éléments de la nature », dit Rhodnie Désir. Elle explique, de plus, que la relation au temps est « très différente » quand on pense à la biodiversité, et plus précisément à « ces êtres qui traversent le temps ». « Nous, les êtres humains, on a une date limite, un temps de vie assez court, disons entre 0 et 100 ans, mais 100 ans, pour une montagne, ce n’est rien du tout ! Même chose pour une tortue, une baleine, un glacier ! » ajoute-t-elle. Ainsi, l’idée de proportion est devenue « centrale » dans son oeuvre. Le fait que celle-ci soit inégale entre l’humain et la nature empêche une véritable prise de conscience, selon la créatrice. « Aujourd’hui, s’il faut marcher pour le climat, OK, c’est du concret, mais dire qu’il faut protéger une montagne pour les 1000 prochaines années, ça ne fait pas de sens pour nous, alors on oublie, on passe à autre chose », dit-elle.

Toujours dans ses recherches sur la nature, Rhodnie Désir s’est aussi intéressée à la notion d’évolution. « On repart en sens inverse en ce moment, déplore-t-elle. On est passés du quatre pattes à la position debout, et là, on commence à se voûter pour retourner au quatre pattes, on dirait. La notion d’évolution, on l’a oubliée… ».

Aujourd’hui, s’il faut marcher pour le climat, OK, c’est du concret, mais dire qu’il faut protéger une montagne pour les 1000 prochaines années, ça ne fait pas de sens pour nous, alors on oublie, on passe à autre chose.

Selon l’artiste, il est primordial aujourd’hui de penser à l’avenir et aux futures générations. « Comment moi, être humain, je fais évoluer mon espèce ? Au-delà de faire mon épicerie, de regarder la télé et de travailler ? Dans 200 ans, la Rhodnie évoluée, elle ressemblera à quoi, et comment je le manifeste maintenant ? » propose-t-elle comme piste de réflexion.

Un espace où sortir du corps un instant

Sur scène, on trouve six interprètes ; des danseurs, mais aussi un musicien, Engone Endong. Un choix qui s’est fait à la dernière minute. « Avant, on jouait sa musique pendant les répétitions, mais ça bousculait le corps des interprètes, ce n’était pas vivant. On avait beau réessayer, ça n’aboutissait pas, se souvient Mme Désir. Puis, finalement, j’ai demandé à Engone Endong d’être présent sur scène, et ça a grandement amélioré les choses. Les sens et les corps des danseurs se sont animés. C’est là toute la magie d’un musicien accompagnateur. »

On trouve aussi, parmi les artistes, un « autre corps » : une gigantesque pellicule d’aluminium, matière qui n’a pas du tout été choisie au hasard. « C’est l’un des métaux les plus flexibles. Il permet aussi la connexion entre les éléments, est à la fois transparent et opaque, semble lourd, mais est léger, et il a une sonorité hypnotique, décrit Mme Désir. On voit toute la nature dans cette pellicule, et c’est bien mieux qu’un écran ! »

Au-delà de la matière, la chorégraphe y a aussi vu un symbole, puisque cette grande pellicule a été conçue avec des couvertures de survie. « Ça surplombe et ça recouvre, c’est à la fois magique, mais aussi tragique », affirme-t-elle.

Pour MWON’D, Rhodnie Désir s’est aussi penchée sur la notion d’émerveillement. « Quand on est tout petits, ça fait partie de notre quotidien. Trouver des adultes qui s’émerveillent facilement, en dehors des systèmes de consommation, c’est très rare », déplore-t-elle. Ainsi, avec cette nouvelle création, Rhodnie Désir espère offrir « un espace où le public peut sortir de son corps un instant ». Pour cela, elle a utilisé beaucoup de lenteur. « C’est au coeur du processus, mais pas dans un sens contemplatif, plutôt comme un temps de connexion, de questionnement. C’est un moment où les gens peuvent “ouvrir” leurs sens, comme le volcan qui entre en éruption, comme le glacier qui perd un fragment, comme la panthère qui protège ses petits… Ouvrir leurs sens au-delà de ce que l’être humain sait, conclut-elle. C’est peut-être comme ça qu’on pourrait tenter de faire évoluer notre espèce. »

MWON’D - 2022

Chorégraphe, directrice artistique, compositrice et interprète vocale : Rhodnie Désir. Avec Elisabeth-Anne Dorléans, Aurélie Ann Figaro, Jessica Gauthier, Gregory «Krypto» Selinger, James Viveiros. Une coproduction de RD Créations et Agora de la danse. À l’Agora de la danse, du 7 au 10 décembre.

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