Quand la danse contemporaine se marie à la musique pop

Les danseurs du projet «Perles», de PPS Danse, en répétition
Photo: Julien Cadena Les danseurs du projet «Perles», de PPS Danse, en répétition

Ballets jazz Montréal, le Cirque du Soleil, PPS Danse… Elles sont nombreuses, les compagnies qui ont utilisé des chansons populaires dans leurs spectacles. Des Colocs jusqu’à Klô Pelgag en passant par Luc Plamondon et Leonard Cohen, les artistes d’ici sont souvent devenus des sources d’inspiration ces dernières années. Une façon pour les directeurs artistiques d’attirer un autre public, et pour les chorégraphes de relever un défi.

Le 17 novembre prochain, la compagnie PPS Danse montera sur scène avec sa toute nouvelle création, Perles. Un projet mis sur pied à partir de 2018, dans la continuité de Danse Lhasa Danse et de Corps Amour Anarchie / Léo Ferré. « Ces deux créations ont été des oeuvres poétiques immenses, et Pierre-Paul Savoie et moi, on avait envie de faire un troisième projet dans ce style. Cette fois-ci, au lieu de célébrer un artiste, on a voulu mettre l’accent sur un territoire, le Québec », se souvient David Rancourt, directeur artistique de la compagnie depuis le décès de M. Savoie en 2021.

Pendant plus d’un an, les deux créateurs écoutent alors des chansons créées par des Québécois et Québécoises, des années 1960 à aujourd’hui, jusqu’à se mettre d’accord sur une cinquantaine de pièces. « On a ensuite envoyé la sélection aux chorégraphes qu’on avait déjà contactés. Chacun choisissait quatre ou cinq coups de coeur ; on distribuait ensuite les chansons choisies pour avoir un spectacle d’une vingtaine de chansons environ »,ajoute-t-il. Ainsi, au programme, on retrouve Félix Leclerc, Elisapie, Lisa LeBlanc, Milk & Bone et bien d’autres.

Attirer un public différent

Pour David Rancourt, créer une oeuvre sur de la musique préexistante à celle-ci permet « d’attirer des gens qui ne seraient pas venus à la danse spontanément ». « J’adore les formes longues, mais tous les publics ne sont pas capables de s’asseoir pendant deux heures avec ce genre de proposition, explique-t-il. Nous, on propose de pouvoir faire reset à chaque chanson, de partir d’un univers, d’entrer dans un autre… Ça permet un réengagement constant, autant comme artiste que comme spectateur. »

Pour Alexandra Damiani, directrice générale de Ballets jazz Montréal depuis 2021, le public est « effectivement différent » quand la compagnie propose des spectacles comme Dance Me. Musique de Leonard Cohen et VANISHING MÉLODIES. Musique de Patrick Watson. « La danse contemporaine peut paraître aliénante pour certains, notamment ceux qui n’ont pas côtoyé cet art en étant plus jeunes. Un film ou une pièce de théâtre, ce sont des mots que l’on connaît ; la danse, c’est plus abstrait. Avec une musique déjà connue, qui touche au coeur un large public, on fait un pas vers les spectateurs et on espère qu’ils tombent amoureux des corps et des mouvements », précise celle qui a dansé plus de 10 ans à New York.

« Des personnes qui ne se seraient jamais côtoyées autrement se réunissent dans une même salle pour ce genre de proposition artistique », affirme Jean-Guy Legault, metteur en scène de la série Hommage du Cirque du Soleil et professionnel du métier depuis plus de 20 ans. Lancée en 2015, cette série compte aujourd’hui six spectacles à son actif, dont cinq mis en scène par M. Legault, et « autant de publics différents » selon lui. « Beau Dommage a été le premier hommage, mais aussi le premier spectacle créé par le Cirque du Soleil qui s’inspirait directement de la culture québécoise. Ça a permis de faire résonance rapidement ; avec [Robert] Charlebois, c’était plus rock, puis [Luc] Plamondon, ça nous a permis de montrer tout le talent féminin qui brûle les planches du Québec, réfléchit-il. Ce qui est bon à voir aussi, c’est le partage des générations. Par exemple, pour les Cowboys Fringants, les enfants amenaient leurs parents découvrir le spectacle. »

La danse est « primordiale » pour ce genre de création, qui entremêle musique populaire et cirque, d’après le metteur en scène. « Avant, les danseurs étaient plus là pour mettre en valeur les numéros acrobatiques, déclare-t-il. Moi, j’ai voulu leur donner leur vraie place. L’ancrage du spectacle, sa cohérence artistique, ce qui permet de suivre le  storyline sont, pour moi, souvent guidés par la danse. Ils ont les capacités et le raffinement pour motiver l’émotivité et la réflexion tout en étant des athlètes. »

Selon les trois professionnels, ouvrir la danse contemporaine à la musique populaire amène un public plus populaire lui aussi, « moins élitiste ». Pour la nouvelle directrice de Ballets jazz Montréal, il est aussi important de souligner qu’un public plus habitué à la danse contemporaine et à ses formes abstraites peut tout de même se retrouver dans ce genre de proposition. « L’art et le divin sont partout au quotidien. Pour moi, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise danse. La bonne danse, c’est la bonne danse et c’est tout. Certains trouvent qu’il manque d’artistique, que c’est seulement divertissant, mais c’est très réducteur, défend-elle. L’engagement, la curiosité et l’authenticité de la part des créateurs sont toujours là. »

Même posture défensive pour David Rancourt, qui a laissé carte blanche aux chorégraphes de Perles. « Ils ont la place pour dévoiler leur vision artistique propre », dit-il. Jean Guy Legault déplore lui aussi qu’une étiquette élitiste soit mise sur la danse. « Je ne comprendrai jamais pourquoi. La danse, faut pas la comprendre, faut la vivre ! » proclame-t-il.

« Spontanéité du coeur »

Selon les trois artistes, la création chorégraphique sur du matériel musical déjà réalisé amène son lot de défis. Pour Jean-Guy Legault, il est important de prendre en compte que le public a déjà un lien avec la musique. « Elle a déjà un historique, qui est différent pour chacun. Elle a une résonance à un moment précis de leur vie. Il faut donc garder cette réalité en tête en fonction de cet héritage, décrit-il. Quand tu écoutes une chanson, tu te crées quelque chose de très personnel avec ton imaginaire. Si on te présente un visuel, une acrobatie, une vision, ça ouvre à la vulnérabilité, et donc à être plus ouvert à la proposition artistique. »

Ainsi, M. Legault va aller « au-delà de l’histoire » racontée à travers les paroles pour ses créations. « Il ne faut pas que la musique et le visuel disent la même chose, il faut choisir. Le visuel et l’interprétation doivent apporter d’autres couleurs », poursuit-il.

Pour Alexandra Damiania, il est important que la danse « trouve des fissures dans le rythme, entre les mots, dans les mots ». « On peut jouer sur un geste qui tombe pile sur une note, puis aller à l’encontre de la musicalité. La danse propose alors un contretemps et permet de voir et d’écouter la musique d’une façon différente. Le langage poétique plus l’abstrait, ça crée une chimie un peu magique », décrit-elle. De plus, pour les spectacles Dance Me. Musique de Leonard Cohen et VANISHING MÉLODIES. Musique de Patrick Watson, un metteur en scène a pu intervenir pour « garantir un fil conducteur ». « L’enchaînement des chansons, les transitions, le multimédia, la scénographie… Tout ça sert l’oeuvre. Ça crée du liant, dit-elle. De plus, on a toujours pensé à des thèmes à travers ses deux oeuvres. »

« Il y a une certaine audace à créer de courtes formes », pense David Rancourt. En effet, les chorégraphes qu’il a choisis pour Perles doivent créer sur quelques minutes seulement, une chose assez rare en danse contemporaine. « Ces minichorégraphies-là, ce sont des souffles, de petits élans qui viennent d’une spontanéité du coeur et habituellement, on ne se trompe jamais quand ça part de là », conclut-il.

Perles

Une production de PPS Danse. À Sainte-Geneviève le 17 novembre, à Longueuil le 19 novembre, à Montréal le 24 novembre, à Saint-Jérôme le 1er décembre et à Québec le 6 décembre.

À voir en vidéo