«Double Murder»: violente humanité

Le chorégraphe Hofesh Shechter nous transporte dans un spectacle à l’intérieur même du spectacle.
Todd MacDonald Le chorégraphe Hofesh Shechter nous transporte dans un spectacle à l’intérieur même du spectacle.

Après plusieurs années d’absence sur les scènes montréalaises, le chorégraphe Hofesh Shechter est de retour pour une soirée double avec les pièces Clowns et The Fix, l’une de répertoire et l’autre nouvelle. Le poignant chorégraphe nous livre toute la violence de l’humanité en l’enrobant de sarcasme et d’humour. Par la suite, il panse les blessures ouvertes avec douceur et fluidité.

Bien qu’elle ait été créée il y a maintenant quatre ans, la pièce Clowns vient toujours nous saisir. Par sa gestuelle si caractéristique, Hofesh Shechter nous transporte dans un spectacle à l’intérieur même du spectacle. Ses 10 interprètes virtuoses incarnent le paraître, grossissent les traits de la scène, qui, finalement, n’est qu’une retransmission de notre quotidien. Avec humour, Clowns fait sourire tout en soulevant des questions. À quel point la violence fait-elle désormais partie du quotidien ? Pourquoi continue-t-elle d’être banalisée ? L’oeuvre loufoque joue sur les clichés scéniques tout en multipliant les actes de violence. Toujours dans la joie et la bonne humeur. Les moments de fête et de communion enlacent la fin de la vie.

Côté scène, le chorégraphe d’origine israélienne dévoile une architecture de lumières qui passe de l’ombre à la lumière, du rideau rouge théâtrale et grotesque aux corps rageux qui se dessinent dans le noir. La musique, composée par le chorégraphe lui-même, envoûte et berce le coeur. À la fois englobante et rassurante, elle pèse aussi comme un infini, comme si le cauchemar de cette violente réalité ne finira jamais.

La force d’Hofesh Shechter réside dans la force du groupe, qui est constamment sur scène. Peu de moments en solo, peu de travail de sol comme on a l’habitude d’en voir dans la danse contemporaine. Mais c’est loin d’être une faiblesse. Bien au contraire. Les déplacements sont quasi constants et créent des sous-scènes dans l’espace, allumant assidûment le regard curieux du spectateur. L’unicité et l’organicité des mouvements sont très contagieux. Ça donne envie de danser avec le groupe.

Le créateur dessine dans les corps la subtilité de son propos, sans avoir recours à des grimaces. Les interprètes sculptent l’espace, à la fois en rondeur envoûtante et en détails scintillants. À la fois solidement ancrés au sol et légers comme l’air, les danseurs arborent une gestuelle fluide et mobile qui peut s’arrêter en un instant, pour qu’un petit geste, qui peut paraître anodin, devienne un état de corps en soi. Un dodelinement de tête change tout chez Shechter. Des mouvements de doigts, des spasmes musculaires discrets. Il n’a aucunement besoin d’en rajouter.

Retour à la simplicité

Pour la deuxième partie de soirée, Hofesh Shechter élabore une vision différente de son univers. Avec The Fix, il va ailleurs. Plus classique dans sa forme au départ, notamment quant aux mouvements de groupe, fluides et peu originaux, il finit néanmoins par retourner à ses amours premières. Les corps rebondissent à nouveau, tout en gardant un esprit de groupe plus fort. Une fougue encore un peu présente, mais diffuse dans la fluidité.

Ici, le chorégraphe a voulu rassurer, embrasser le public avec une douceur, une humanité qui fait du bien à voir. Le paraître s’efface au profit du ressenti. Une profondeur s’installe et la vie s’enchaîne. Bien qu’imaginée avant la pandémie, The Fix revêt désormais un tout autre sens. Contrecoup de la violence théâtrale de Clowns, cette pièce joue davantage sur l’effet du tourbillon, où les interprètes s’offrent tout en volupté et en simplicité.

Bien qu’un peu plus sage, la deuxième pièce réchauffe tout de même le coeur et garde l’empreinte unique d’Hofesh Shechter : être là où on ne l’attend pas.

Double Murder

Jusqu’au 5 novembre au théâtre Maisonneuve

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