«CROWD»: performance épidermique

Le spectacle conçu par Gisèle Vienne a pris un tout autre sens depuis la pandémie.
Photo: Karen Paulina Biswell Le spectacle conçu par Gisèle Vienne a pris un tout autre sens depuis la pandémie.

Après cinq ans d’absence sur les scènes de la Belle Province, la chorégraphe franco-autrichienne Gisèle Vienne est de retour avec sa pièce CROWD, présentée les 19 et 20 octobre à l’Usine C. Créée en 2017, celle-ci évoque la culture urbaine techno et les moments de partage, de fête et de rassemblement. Un spectacle qui a pris un tout autre sens depuis la pandémie.

« Ce qui est beau dans le spectacle vivant, c’est qu’on ne peut pas être imperméable à l’évolution de la société, de ce qui nous entoure », explique Gisèle Vienne. En effet, entre la première fois qu’elle a présenté CROWD sur scène en 2017 en France et aujourd’hui, où elle s’apprête à traverser l’Atlantique pour montrer cette oeuvre, le monde a changé.

Elle se rappelle notamment avoir pu la jouer entre deux confinements et constater qu’ensuite, les free partys, les rave partys ont de nouveau été interdits. « En juin 2021, en Bretagne, il y a eu un énorme rassemblement. Les gens faisaient la fête, ils ne faisaient que danser et il y a eu beaucoup de violences policières. Un homme a même perdu sa main, se souvient-elle. J’ai trouvé ça tellement absurde ! »

Bien qu’elle ne nie pas l’existence de la COVID-19, Mme Vienne explique qu’elle ressentait un certain malaise, notamment à propos du traitement médiatique. « D’un côté, on voyait des jeunes, qui ont souffert du début de la pandémie, enfin s’amuser ; et de l’autre, un journaliste complètement masqué comme s’il assistait à la préparation d’un attentat, rapporte-t-elle. C’était de l’autoritarisme éhonté, une idiotie crasse. »

Ce qui est beau dans le spectacle vivant, c’est qu’on ne peut pas être imperméable à l’évolution de la société, de ce qui nous entoure.

 

Selon Gisèle Vienne, les rassemblements humains ont des vertus thérapeutiques « fortes et prouvées scientifiquement ». « Des gens qui bougent ensemble sur de la musique ou qui regardent la même chose, le social gathering comme on dit, est très bon pour la santé. Quand on sait que la dépression est la 5e cause de mortalité au monde, il faut se questionner sur les décisions politiques qui ont été établies à ce moment-là », déplore-t-elle.

Ainsi, deux ans après le plus fort de la pandémie, Mme Vienne se réjouit de pouvoir rejouer sur scène CROWD. « On a tous traversé la crise sanitaire, alors ma pièce résonne autrement aujourd’hui », dit-elle.

Amalgame d’expériences

Pour créer CROWD, Gisèle Vienne s’est laissé inspirer par diverses histoires qu’elle a traversées dans sa vie. Tout d’abord, lorsqu’elle a vécu à la fin des années 90 à Berlin.

« Je m’intéresse beaucoup aux musiques alternatives et aux cultures qu’elles sous-tendent. En général, elles sont aussi liées à une jeune génération, souvent en désaccord avec la société, qui essaye d’inventer autre chose, dans l’intuition et dans une situation de refus et de rejet, souvent. Il y a quelque chose de très pertinent dans ces espaces, et de très fort artistiquement parlant », explique celle qui a notamment étudié en musique et en philosophie.

De plus, Gisèle Vienne s’intéresse au rapport au temps et à sa perception. Elle s’appuie notamment ses réflexions sur le philosophe Henri Bergson. « Le passé est une expérience présente, le futur anticipé aussi existe dans le présent, et la construction du souvenir vit dans le moment présent. Quelles sont finalement ces strates temporelles qui constituent ce qu’on appelle le présent et quel est mon rapport sensible au temps ? » se questionne l’artiste. Pour elle, les émotions, « petites ou intenses », altèrent la perception du temps.

Des gens qui bougent ensemble sur de la musique ou qui regardent la même chose, le social gathering comme on dit, est très bon pour la santé.

 

Elle donne comme exemple que le temps ne semblera pas défini de la même manière pendant un moment de danger ou pendant une exaltation au soleil. « Les émotions teintent forcément les états de corps », ajoute-t-elle. Et c’est en jouant avec ces diverses sensibilités qu’elle a construit CROWD.

Côté scène, CROWD est imaginé « comme un long plan-séquence ». « On pourrait croire que c’est un plan large puisqu’il s’agit d’un plateau, explique Mme Vienne. Mais en fait, on crée un focus très serré sur chaque personne. Le public peut orienter son regard comme il e le souhaite, suivre des bribes d’histoires ou une histoire complète. »

« Grand 8 émotionnel »

Les 15 interprètes sur scène incarnent chacun une histoire différente. « C’est une galerie de portraits. Il n’y a rien d’audible, mais la matière narrative est hyperforte. Ça met en place quelque chose de l’ordre de l’intime », décrit-elle. Pour le spectateur, cela permet « de s’identifier, de se retrouver », selon Mme Vienne, qui a joué plusieurs fois ce spectacle.

« Ils [les spectateurs] en ressortent à la fois dans un état d’hyperprésence et d’hypersensibilité ; CROWD fait vraiment de l’effet, c’est beau à voir », livre-t-elle.

Gisèle Vienne s’intéresse depuis longtemps à l’encodage perceptif, ce processus par lequel une information est mise en mémoire. Selon la créatrice, celui-ci passe notamment par le corps. « La source de la pensée est évidemment dans l’expérience d’un corps au monde. Et dans ces intuitions, déclare-t-elle. Ce n’est pas une pensée théorique qui va m’amener à un geste politique fort par exemple, mais un ressenti, une faille émotionnelle, un sentiment d’injustice, une rage… »

Ainsi, à travers CROWD, la chorégraphe tente de déplacer l’encodage perceptif grâce aux états de corps des danseurs. Elle cherche, à travers cette pièce, « à partager des émotions ». « La manière de bouger des interprètes rappelle l’état de corps induit par le sentiment amoureux, dit-elle. Je cherche à créer un rapport épidermique aux autres. »


CROWD

De Gisèle Vienne, présentée les 19 et 20 octobre à l’Usine C

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