«Haltérité» pour conscientiser à la déshumanisation

Histoire, sociologie, performance, littérature… la chorégraphe de renom Zab Maboungou a fait une recherche très poussée pour illustrer son propos et s’est entourée d’artistes de divers milieux pour l’incarner.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Histoire, sociologie, performance, littérature… la chorégraphe de renom Zab Maboungou a fait une recherche très poussée pour illustrer son propos et s’est entourée d’artistes de divers milieux pour l’incarner.

La nouvelle pièce de Zab Maboungou, Haltérité, sera présentée en première canadienne dès mercredi à l’Agora de la danse. On vous emmène dans les coulisses d’une proposition qui amène à la réflexion.

Sur une musique festive, le public est « convié aux festivités » et à faire comme bon lui semble, à déambuler entre les diverses stations. En effet, une fois dans la salle, cinq stations s’offrent à nous : la cabine des trophées, le dialogue des civilisations, aire de repos, parc ethnographique et parc des dignitaires. Pendant 1 h 20, chacune d’entre elles va s’animer. C’est ensuite au spectateur de regarder, ou non, ce qui se déroule sous ces yeux.

Histoire, sociologie, performance, littérature… la chorégraphe de renom Zab Maboungou a fait une recherche très poussée pour illustrer son propos et s’est entourée d’artistes de divers milieux pour l’incarner.

Et son propos, quel est-il ? Rien qu’avec les visuels de la pièce, le message était déjà identifiable. Conscientiser à la déshumanisation qu’ont vécue les peuples noirs en inversant cette fois-ci les rôles. On découvre alors un zoo humain d’hommes et de femmes blancs, qui, sans aucune émotion, se dévoilent. Leurs corps, leurs « coutumes de blancs », leur culture et ce qu’on croit qui les qualifie de blancs finalement est mis en scène, derrière une corde pour créer une distance et devenir, en tant que spectateurs, de vrais voyeurs. Ballet classique, charleston, musique écossaise sont alors au rendez-vous dans les corps des Blancs. Une façon de voir à quoi ça ressemble finalement l’exotisme ! Et les individus s’exposent contre leurs grés devant nos yeux. Froid, même glacial, leur état de corps est figé, leurs regards aussi… pour nous faire ressentir tout le désarroi malgré la musique festive et dansante.

Photo: Marie-France Coallier Archives Le Devoir Avec «Haltérité», on découvre un zoo humain d’hommes et de femmes blancs, qui, sans aucune émotion, se dévoilent. 

Cependant, la pièce va bien plus loin que cela. On en apprend davantage sur la traite négrière, on constate qu’encore au XXe siècle, les Noirs et les Autochtones ont été exposés aux yeux des dominants dans des zoos humains. On élabore aussi une pensée critique, et non dualiste, sur l’identité propre à chacun et à chacune. Finalement, n’est-elle pas le fruit du regard de l’autre après tout ? Comment doit-on se définir ? Est-ce quelque chose de mouvant ? Les discussions sont là pour alimenter la réflexion. À travers chaque station, le regard du spectateur s’éveille, mais aussi, et surtout, son esprit.

Ébranler sans choquer

 

Témoignages poignants, pensées philosophiques, exposition concrète et sensorielle de la chosification de l’homme, Haltérité veut faire réagir, sans brusquer. En exposant simplement des faits, en reproduisant l’absurdité et toute la violence que peut avoir eu l’homme sur l’homme, simplement pour une question de nuance de mélanine. C’est affreusement poignant et ce n’est pas de l’art. C’est l’histoire, avec un grand H.

La pièce vise aussi à nous faire prendre conscience que ces temps-là ne sont pas révolus. Ils sont finalement le ciment sur lequel notre nation actuelle est bâtie et expliquent notamment les nombreuses dérives du racisme et des inégalités. Il est donc primordial de continuer à visibiliser cette réalité pour ne pas oublier, et faire en sorte que les inégalités, on l’espère, s’estompent.

Dans Haltérité, le malaise est palpable mais toujours dosé, jamais abusé. Le jeu des différentes stations permet aussi de changer d’air, d’aller plus loin sur une thématique, de revenir aux sensations ou encore de s’informer, tout simplement. Loin d’un ton accusateur, la pièce se veut instructrice.

Sans dicter une vérité unique, Haltérité expose l’inexposable et anime les esprits, le nourrit de faits, de données et de sensations. Une proposition déambulatoire originale qui pousse à la réflexion et attise un feu de révolte et d’envie d’égalité. La vraie.

Haltérité est présenté du 21 au 23 septembre à l’Agora de la danse.

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