Danse - Valser avec l'invisible

Un ange est passé. C'est un peu l'impression que laisse la performance de l'interprète AnneBruce Falconer dans Ex-libris, deux solos du répertoire de Louise Bédard réunis en une même soirée pour souligner en douce les 15 ans de sa compagnie.

Cet ange pourrait être Marc Boivin ou Ken Roy, les danseurs initiaux des solos Männgaard et Cascando, créés respectivement en 1993 et en 1999. Car le matériau gestuel de ces deux chorégraphies, bien que très différent dans l'un et l'autre cas, appelle l'ambiguïté sexuelle. Ou est-ce la réincarnation des pièces dans le corps d'une femme qui sème cette équivoque? Le fantasme de voir les deux hommes livrer leur version en parallèle pour y répondre surgit, puis s'évanouit.

En effet, le propos même de Männgaard et Cascando semble l'apprivoisement d'une absence, une valse étrange avec l'invisible que l'interprète AnneBruce Falconer rend quasi palpable. Dans la première pièce, la danseuse esquisse le contour de son propre corps avec sa main, comme le dessin à la craie d'une victime dans les enquêtes d'homicide. Elle semble prendre conscience de sa propre vie et apprendre à saisir le monde, à le jauger, à l'embrasser. Plus loin, ses gestes prennent du volume, une rondeur sensuelle, de l'assurance. Mais persistent toujours le doute, le tâtonnement, suggérés par des mouvements plus nerveux et secs. La musique de Robert-Marcel Lepage, mélange de batterie et de didgeridoo, ajoute à ce drôle d'ensorcellement.

Cascando est plus ludique et frénétique, d'une grâce un peu affectée, soulignée par le piano lancinant de Chopin. La danse de Louise Bédard est décidément très beckettienne. Les personnages qui font surface dans les deux pièces s'inventent un univers de petits riens, répètent les mêmes gestes, tentent de s'élever, d'accéder à une beauté et une grandeur constamment déchues. Malgré leurs moments de lucidité (craintes, hésitations), jamais ils ne se découragent tout à fait.

La chorégraphe a voulu accentuer les parentés entre les deux pièces en les présentant l'une après l'autre, sans autre pause qu'une petite mise en scène énigmatique et, à notre sens, superflue: la danseuse feuillette soigneusement des livres qu'elle saisit entre les bûches d'une corde de bois en fond de scène, rituel et scénographie dont on ne comprend pas tellement le sens, outre qu'il renvoie au titre de la soirée, Ex-libris. La chorégraphe aimait à dire pour expliquer ce projet qu'elle avait invité AnneBruce Falconer à «piger» des pièces dans sa «bibliothèque» personnelle. Un fil bien ténu pour en faire le lien entre deux solos, qui auraient probablement gagné à demeurer encore plus dépouillés et campés dans leurs différences puisqu'ils partageaient déjà la même interprète et des humeurs semblables.