«L’homme rare», ode aux fesses et à l’imprévu

Dans «L’homme rare», la chorégraphe ivoirienne féministe Nadia Beugré interroge la masculinité, mais aussi la place des communautés noires et l’influence des regards extérieurs.
Photo: A. Merlaud Dans «L’homme rare», la chorégraphe ivoirienne féministe Nadia Beugré interroge la masculinité, mais aussi la place des communautés noires et l’influence des regards extérieurs.

Cinq hommes, nus, majoritairement de dos, se partagent la scène. Dans L’homme rare, la chorégraphe ivoirienne féministe Nadia Beugré interroge la masculinité, mais aussi la place des communautés noires et l’influence des regards extérieurs. Une proposition osée et politique.

« On n’a pas choisi d’être esclave ! Il faut arrêter de croire qu’on n’est pas capable de repousser ça, il ne faut pas accepter d’être stigmatisé ! » lance Nadia Beugré lorsqu’on évoque l’élément déclencheur de sa nouvelle création.

Tout a commencé lors d’une expérience en tant qu’interprète il y a quelques années. « Une spectatrice qui m’avait vue dans 10000 gestes, de Boris Charmatz, pièce dans laquelle je suis en string et en soutien-gorge, m’a demandé après le spectacle pourquoi j’avais choisi ce “rôle”. Pourquoi m’a-t-elle posé cette question, à moi parmi tous les autres interprètes sur scène, alors que nous étions plus d’une vingtaine ? Et à quel “rôle” faisait-elle référence ? J’ai compris que quelque chose m’échappait dans le regard que l’on portait sur moi. Car de rôle, je n’en jouais aucun. Mais la perception des gens vous enferme souvent dans des cases — en tant que femme noire sur une scène européenne, par exemple —, des cases sur lesquelles vous n’avez aucune prise. Là encore, on voulait me ramener là où je devais être vue », décrit-elle.

Pour une première recherche exploratoire, elle a invité plusieurs danseurs noirs sur un plateau afin de « feuilleter les différentes visions, présences, couches sociales ». « C’est au fil des rencontres que la pièce a pris tout son sens », poursuit Mme Beugré.

Celle qui évolue sur les scènes internationales depuis une dizaine d’années construit toutes ses pièces en partant de ses rencontres et de son vécu. Elle explore « ce qui est à la marge, le hors-champ, hors-cadre, les oubliés, les inadaptés ». Entre Abidjan et Montpellier, en France, où elle a créé sa compagnie, elle travaille à « jeter des ponts et à remettre au centre ce qu’on ne veut pas voir ». « À Abidjan, nous accompagnons de jeunes artistes femmes — pour moi, ce sont des filles “pétrole” qu’il ne faut pas laisser s’évaporer », explique-t-elle. À Montpellier, elle réfléchit aussi, avec Mathilde Monnier, à un programme à instaurer auprès des jeunes de son quartier, « un quartier un peu chaud de la ville ». « J’essaie, à travers la danse, de leur ouvrir d’autres voies, comme on l’a fait pour moi », raconte celle qui a appris auprès de Béatrice Kombe, directrice artistique de la compagnie TchéTché, jusqu’à son décès tragique, en 2007.

Symbolisme corporel

 

Dans L’homme rare, les interprètes incarnent « l’affirmation du corps et de soi ». La question de la virilité, du corps masculin et des clichés physiques a été au centre des premières discussions. « Dans l’imaginaire, les fesses appartiennent au registre féminin ou aux homosexuels. J’ai voulu montrer que les belles fesses, les jeux de reins, c’était aussi pour les hommes hétérosexuels et virils, et que c’est beau à voir ! » raconte Mme Beugré. C’est pour cette raison que la chorégraphe a décidé de partir de cette partie du corps pour créer une pièce pour des corps nus, la plupart du temps de dos. « Les femmes peuvent être viriles, les hommes peuvent avoir des sensualités dites féminines. On a cherché autour de ça. »

Enfin, pour elle, la nudité représente aussi « cette vulnérabilité que tout être humain porte en soi ». « On naît nu, on meurt nu. Notre corps, c’est notre linceul. »

De plus, pour la chorégraphe, la position de dos au public renvoie aussi aux « manèges politiques dans son pays ». « Les politiciens et leurs discours nous parlent avec le cul, ils nous promettent des choses qui ne viennent jamais, ils prennent des décisions entre eux et oublient le peuple qui les a élus, ils oublient la jeunesse et l’avenir ! Ce qui revient vers nous, après, au quotidien, ça ne sent pas bon… »

Nadia Beugré assume aussi le certain côté « voyeuriste » de sa pièce. « Pourquoi les gens vont venir ? Qu’est-ce qu’ils veulent voir ? » Elle espère aussi que le spectateur va se questionner sur sa vie et son avenir : « En voyant des gens de dos, le spectateur va se rappeler ce qu’il a laissé derrière lui, et ce avec quoi il veut poursuivre son chemin. »

Jeux d’enfants

Côté chorégraphie, Nadia Beugré ne s’inscrit pas dans un style particulier. Formée aux danses traditionnelles africaines, elle va ensuite à l’École des sables, de Germaine Acogny, puis suit la formation ex.e.r.ce auprès de Mathilde Monnier.

Passionnée par le mouvement, elle laisse une grande liberté aux interprètes lors du processus de création, mais également sur scène. « Danser toutes les danses que vous pouvez danser, toutes les déclarations d’amour que vous pouvez faire ! On ne sait pas ce qu’il va se passer, alors il faut prendre ce spectacle comme un moment d’initiation, un moment sacré. »

Pour créer, Nadia Beugré part principalement des improvisations des danseurs. Elle s’inspire aussi de jeux d’enfants, en donnant « des images à l’improviste ». « D’un coup, je lance : “Imaginez un plat et vous êtes le riz. Comment vous allez bouger ?” Ou encore : “La société nous malmène, imaginez que vous dansez sur une boule instable !” »

Il s’agit aussi de « s’ouvrir à l’imprévu, à l’accident, à ce qui emmène ailleurs, sur scène comme dans la vie ». Selon la chorégraphe, cela permet de créer une complicité entre les danseurs, mais aussi de les déstabiliser. « On ne sait jamais quand ça va tomber : c’est comme dans la vie. Ça façonne une façon de voir et illumine le parcours. J’ouvre un tiroir, je choisis, et je dois assumer ce choix », conclut-elle.

L’homme rare

 De la chorégraphe Nadia Beugré. Du 29 mai au 1er juin, au théâtre Rouge du Conservatoire, dans le cadre du Festival TransAmériques.

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