«Crypto», la danse de Frankenstein

Le danseur et chorégraphe québécois Guillaume Côté, ici avec Greta Hodgkinson, s’est inspiré de la cryptozoologie pour bâtir son œuvre.
Photo: Karolina Kuras Le danseur et chorégraphe québécois Guillaume Côté, ici avec Greta Hodgkinson, s’est inspiré de la cryptozoologie pour bâtir son œuvre.

Après deux ans de reports et d’annulations, le danseur étoile Guillaume Côté a enfin pu présenter sa pièce Crypto au théâtre Maisonneuve mercredi soir. Univers onirique et gestuelle néoclassique dessinent cette fable dansée, qui innove dans sa scénographie, mais reste classique dans sa forme.

Le danseur et chorégraphe québécois s’est inspiré de la cryptozoologie — l’étude des animaux dont l’existence n’est pas prouvée — pour bâtir son œuvre. On le comprend très rapidement grâce aux paroles prononcées en fond sonore, extraites d’une histoire de l’auteur Royce Vavrek écrite à la demande de M. Côté.

De par ces deux éléments, Crypto se veut une œuvre très narrative, au fil conducteur clair. Un couple se met à la recherche d’une créature dont l’homme rêve constamment, une bête qui résoudrait tous leurs problèmes. Après l’avoir trouvée, ils tentent en vain de la domestiquer. Vient alors le temps de la transformer en un être plus humain. Le récit nous amène à penser très rapidement à King Kong — ou encore au monstre de Frankenstein. Le chorégraphe s’interroge alors sur le besoin de l’Homme de contrôler la nature et l’issue, parfois fatale, d’un tel comportement. On suit donc les quatre protagonistes (le couple, la bête et la chirurgienne) dans un conte fantastique qui ne réinvente pas le genre, mais qui est surtout facile à saisir. En effet, Crypto ne cherche pas à brouiller les pistes ou à approfondir le sujet : il ne vise qu’à raconter une histoire en dansant.

Le mouvement pour le mouvement

Côté scénographie, rien à redire. Le chorégraphe voulait miser sur l’innovation, et c’est chose faite avec le travail de la compagnie montréalaise Mirari. Jeux de lumière élaborés et projections immersives nous plongent dans le rêve et nous permettent de véritablement suivre les événements qui se déroulent sous nos yeux. On y découvre une forêt enchantée, un tourbillon de portes, une cité cachée ; les images défilent et racontent leur histoire. La lumière souligne les corps dessinés et façonnés par l’identité des personnages ; le plateau se coupe en différentes sections pour illustrer les relations de domination ; on recrée une scène d’opération réaliste grâce à des jeux lumineux qui révèlent le côté cru du moment, tout en laissant des scintillements et des détails de couleurs pour ne jamais quitter la fable et sa poésie.

Les quatre interprètes de la pièce — Greta Hodgkinson, Natasha Poon Woo, Casia Vengoechea et Guillaume Côté lui-même — vont et viennent dans les tableaux et déambulent avec la gestuelle qui leur est propre.

On soulignera ici d’ailleurs la recherche intéressante de mouvements, qui flirte tout de même souvent avec les belles lignes du ballet classique. Un choix artistique qui plaît notamment au grand public, puisque la technique et la virtuosité sont évidemment au rendez-vous.

Le couple, interprété par M. Côté et Mme Hodgkinson, fusionne dans ses lignes. Les portés sont doux ; les moments d’unisson, peu nombreux, sont impeccables. On retrouve avec eux l’esprit du ballet classique, mélangé tout de même à des techniques plus contemporaines (comme des angles plus prononcés au niveau des bras, notamment, ou encore des gestes plus saccadés). Malgré certains désaccords qui se comprennent par des antithèses corporelles, on comprend que le couple ne fait qu’un, que les deux font la paire et que l’amour unit l’harmonie de leurs corps.

Natasha Poon Woo, qui interprète la chirurgienne, et Casia Vengoechea, qui interprète la créature, viennent toutes les deux casser encore davantage le néoclassicisme. En effet, avec chacune leur signature, elles dévoilent des pas très structurés, très maîtrisés et un vocabulaire dansé qui enrichit la pièce. On suit leurs diverses émotions au fil de leurs états de corps dans une interprétation théâtrale juste. Mme Vengoechea performe à merveille l’animalité du corps et toutes ses possibilités géométriques, à la limite du contorsionnisme. Mme Poon Woo, quant à elle, inspire par sa précision militaire et son relâché tout en douceur. Une belle combinaison d’entités qui démontre un réel travail de recherche.

Somme toute, Crypto livre énormément de gestuelle et de mouvements certes justifiés par l’histoire, mais parfois essoufflants. Les corps s’arrêtent peu et dansent beaucoup, sans raison forcément apparente. Mais le mouvement a-t-il besoin de sens ? Ne peut-il pas simplement être là pour être là, et être aimé pour ce qu’il est et non ce qu’il tente de représenter ?

 

Crypto

Jusqu’au 14 mai, au théâtre Maisonneuve

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