«Sacrer»: la street dance à la rencontre de Nijinski

Les photos ont été prises lors d’une répétition du spectacle «Sacrer», de la créatrice Katya Montaignac
Photo: Photos Valérian Mazataud Le Devoir Les photos ont été prises lors d’une répétition du spectacle «Sacrer», de la créatrice Katya Montaignac

Grand classique de la danse néoclassique et contemporaine, Le sacre du printempsde Nijinski (1913) a connu de multiples versions. De Mary Wigman (1959) à Sasha Walt (2013) en passant par Angelin Preljocaj (2001) ou encore par Marie Chouinard (1993), c’est aujourd’hui la créatrice Katya Montaignac qui s’en inspire pour sa création Sacrer, présentée à l’Agora de la danse du 11 au 14 mai. Synonyme de communauté et d’émancipation face aux codes, le Sacre, pour Mme Montaignac, partage un lien avec l’esprit des danses de rue.

« C’était un fantasme depuis longtemps de voir ce projet sur scène, mais je ne pensais pas que j’en serais la porteuse », explique Katya Montaignac, qui compte parmi ses multiples casquettes celles de chercheuse en danse, dramaturge ou encore interprète. En 2015, Mme Montaignac invite le danseur Handy Yacinthe, important danseur de la scène de street dance canadienne et connu à l’international, à explorer la pièce musicale de Debussy, Prélude à l’après-midi d’un faune. Une prémisse au projet Sacrer. « Je me suis dit : pourquoi ne pas poursuivre cette recherche en invitant des artistes de différentes pratiques de danses de rue et de club à s’approprier la partition musicale du Sacre du printemps. Qu’est-ce qui émergerait de ça ? »

En 2019, Katya Montaignac organise un laboratoire avec quatre chorégraphes issus du milieu de la street dance et d’ailleurs : Alexandra « Spicey » Landé, Axelle Munezero, Sovann Rochon-Prom Tep et Gerard Reyes, chacun amenant avec eux plusieurs danseurs. Pour cette recherche, Mme Montaignac les guide avec des pistes et différentes questions autour du Sacre.

Une des interprètes de la pièce, Anaïs Chloé Gilles, se souvient très bien du début du processus. « Je ne connaissais pas du tout Le sacre du printemps ni Nijinski ! dit-elle en riant. C’était complètement déconnecté de ma pratique personnelle, de ma culture, mais ça a été un processus d’introduction très intéressant. Comment, moi, je me retrouve là-dedans, comment cohabiter avec la musique ? » raconte la danseuse qui s’illustre dans la communauté de street dance de Montréal, et dont les pratiques regroupent plus particulièrement le house, le hip-hop et le vogue.

Au fil de la réflexion, Katya Montaignac ainsi que les différents chorégraphes et interprètes échangent sur le format à garder pour un spectacle. Finalement, ils décident ensemble de laisser les interprètes maîtres de leur partition. « En tant que danseurs, le freestyle c’est leur force », ajoute la créatrice.

Ode à la communauté

« Il y a un esprit de communauté qui émane et nourrit tout événement de street dance ou de club. Il existe des rituels, des codes, en général très inclusifs, qui font que, quel que soit ton rôle, que tu danses, que tu regardes, que tu sois membre du jury, etc., tu joues un rôle au sein de l’événement qui crée une communauté, un esprit de partage, de famille », affirme Katya Montaignac.

Il y a un esprit de commu-nauté qui émane et nourrit tout événement de street dance ou de club

Pour Anaïs Chloé Gilles, la question de communauté fait encore plus écho depuis la pandémie. « On en a beaucoup parlé et ça a presque perdu son sens. Une communauté, ce n’est pas juste partager un espace commun, précise-t-elle. On a beaucoup parlé de dissensus pendant le processus et du fait d’avoir un rôle, mais d’être tous différents. On n’a pas tous les mêmes messages, les mêmes opinions, mais on est ensemble dans ce dissensus pour se rejoindre ». En effet, l’artiste tenait à souligner que chaque danse,telle que le vogue, le popping, le break, etc., a sa propre culture. Il a donc fallu que chaque interprète s’identifie et s’arrime aux autres pour échanger, se comprendre et créer en tant que communauté. Le tout ajouté à un univers musical néoclassique et à un symbole de la danse du début du XXe siècle loin de leurs parcours de danseurs.

En plus de la communauté, Katya Montaignac a aussi voulu exprimer la liberté, la même qui a animé Nijinski pour briser les codes du classique et inviter une nouvelle gestuelle. « Les danses de rue se sont créées en dehors des codes de l’institution ».

Anti-spectacle

En plus de la danse, Katya Montaignac a souhaité intégrer des témoignages dans Sacrer. Pendant tout le processus, elle a enregistré les réflexions et les pensées du moment des danseurs. Côté scénographie, le Sacre se joue dans une formation de cypher, c’est-à-dire un grand cercle formé par le public et les danseurs qui peuvent interagir au centre. « Je ne souhaite pas sentir un shift entre la recherche et la production d’un spectacle. Je suis plutôt “anti-spectacle”, je vise à déconstruire les habitudes que nous avons, tant en tant qu’artiste qu’en tant que public. J’aime honorer le processus et partager cette recherche constante avec le public au jour J, sans cristalliser les choses. C’est ce qui fait de la danse un art vivant », précise-t-elle.

Côté danse, la créatrice a lancé des pistes aux artistes pour les inspirer. Des questions comme « qu’est-ce qu’on a toujours voulu faire/dire/créer sans jamais en avoir eu la chance ? », « qu’est-ce qui est sacré pour toi dans ta pratique ? » ou « pourquoi tu danses ? » ont nourri les danseurs, à titre de cocréateurs de la pièce. En effet, bien qu’il y ait un certain canevas chorégraphique, des moments-clés définis entre tous, la pièce se veut un réel espace de possibilités. « On a nos trajets, nos messages, conclut Anaïs Chloé Gilles. Mais nos danses et nos expressions sont éphémères, tout ce qu’on exprime sera vrai sur le moment ».

Sacrer

Concept et dramaturgie : Katya Montaignac. Cocréation et interprétation : Alizé Desrosiers, Shanyça Elie-Leconte, Anaïs Chloé Gilles, Walid Hammani, Mecdy Jean-Pierre, Achraf Terrab, Victoria Mackenzie. À l’Agora de la danse, du 11 au 14 mai.

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