«Cabaret noir», la multiplicité des identités noires

La chorégraphe Mélanie Demers
 
Photo: ​Adil Boukind  Le Devoir La chorégraphe Mélanie Demers
 

Pour la première fois de sa carrière, la chorégraphe Mélanie Demers endosse le rôle de metteuse en scène pour sa création Cabaret noir. Inspirée entre autres par les événements sociaux de 2020, Black Lives Matter, la mort de George Floyd ou encore celle de Joyce Echaquan, l’artiste en danse nous dévoile ici sa vision du monde en tant que personne noire. Singulière et multiple à la fois.

« Souvent, la personne noire dans un groupe devient un porte-parole, un symbole des Noirs. Avec Cabaret noir, on veut puiser à même nos individualités, la multiplicité de nos identités, et ça, on peut le faire parce qu’on est ensemble, entre nous », dit Mélanie Demers. Alors que sa dernière création, La Goddam Voie lactée, se penchait sur la psyché féminine, Cabaret noir « dévoile le monde à travers le prisme de l’identité noire, si une telle chose existe ».

C’est en 2020 que ce projet s’amorce. En pleine pandémie, Mélanie Demers se fait approcher par la directrice artistique et générale du Théâtre Prospero, Carmen Jolin, pour participer à la série de laboratoires Territoires de paroles. « Elle m’a proposé de faire quelque chose sur la mort de George Floyd, mais je trouvais que c’était un trop gros mandat. J’ai préféré proposer une réflexion sur l’identité noire, sur la négritude, sur ce que ça veut dire être une personne noire dans une société majoritairement blanche », se souvient Mélanie Demers. Pendant deux semaines, la chorégraphe et cinq artistes de tous les horizons (concepteur lumière, acteurs et actrice, danseuse) se questionnent sur leur réalité, sans penser au produit fini. « C’était seulement un terrain de jeu. Ça ne devait pas devenir un spectacle, au départ. Seulement un temps de partage », raconte Mélanie Demers.

Après une présentation à l’équipe du Prospero, Carmen Jolin encourage Mélanie Demers à monter un spectacle. « Ça ne faisait pas partie de mes plans, ni de mon budget ! dit la créatrice. Mais on avait ce désir de se retrouver et de pousser la réflexion, de la partager avec le public aussi. » Un défi supplémentaire qui continue à prendre du sens. « Entre nous, on ne se posait pas la question, on n’avait pas besoin d’expliquer quoi que ce soit, car l’identité noire, on la vit dans notre chair, dans nos fibres. Mais une fois qu’on a un public, il faut savoir à qui on s’adresse, ce qu’on doit expliquer, ce qu’on garde tel quel, quels messages on veut diffuser sans devenir moralisateur… », explique l’artiste.

De la danse au théâtre

Chorégraphe depuis plus de 15 ans, Mélanie Demers a dû revêtir pour la première fois de sa carrière l’habit de metteuse en scène. Un défi qui l’a amenée à se questionner sur les parallèles et les différences entre les deux pratiques. « Avec la danse, la création est un vertige tellement incroyable ! Non seulement il y a une page blanche, mais il y a un studio blanc, il n’y a rien ! dit-elle. Avec le théâtre, on a une petite assise, on part des mots, de choses qui existent déjà. »

Pour l’artiste, la création théâtrale oblige à créer du sens, à se poser la question du message, du fil conducteur. La danse, quant à elle, peut complètement « se déposer dans l’abstraction ». « Les danseurs ont confiance que le sens émergera plus tard, parfois très tard. Ou qu’il n’émergera jamais. Alors que les acteurs ont besoin de questionner, ont besoin de connaître leur intention, ce qu’ils défendent, pour créer et incarner le spectacle », pense-t-elle. Ainsi, donc, pour créer Cabaret noir, Mélanie Demers a dû « déclencher une autre partie de son cerveau » pour nourrir une pratique qui lui est moins familière.

Cependant, elle estime tout de même que la « signature MAYDAY », la compagnie qu’elle a fondée en 2007, transparaît dans l’œuvre. « Quand je suis dans le monde de la danse, j’encourage mes collaborateurs à poser des questions sur l’œuvre, un peu comme en théâtre finalement. Et là, dans le milieu théâtral, j’ai demandé aux acteurs de faire confiance à l’instinct, comme en danse. Je suis toujours entre deux chaises, j’ai toujours une position de métisse. »

Images et mots

Depuis novembre 2020, Mélanie Demers et ses complices se retrouvent de façon sporadique pour construire cette pièce inattendue. « Ce n’est pas un spectacle sur lequel je travaille de façon continue. On a seulement été ensemble quelques semaines. C’est un peu dans l’urgence, mais ça nous permet de faire ressortir l’instantanéité, de travailler l’imperfection. Ça colle avec l’idée d’un cabaret », explique-t-elle.

Cabaret noir est en effet constitué de plusieurs parties, dont la première est inspirée par la littérature. « J’ai apporté tous les livres de ma bibliothèque, ceux qui ont constitué mon identité noire. James Baldwin, Dany Laferrière, Tintin, le guide Gallimard de l’Afrique de l’Ouest, etc. », explique-t-elle. Les six artistes se sont lu alors des passages de ces livres, afin de bâtir « une parole multiple, en faisant confiance à l’aléatoire ». « Si j’ouvre la biographie de Martin Luther King et que je tombe sur l’extrait où on parle du fait qu’il trompait sa femme,ça ne nous donne pas la même perception que lorsqu’on lit sur son militantisme et sur les droits civils », indique Mélanie Demers. La première scène est un « maelstrom d’idées qui deviennent notre cabaret noir », « un véritable autodafé » où les artistes brûlent ces diverses paroles. Une façon, selon Mélanie Demers, de se libérer du fardeau de devoir représenter constamment une communauté.

Viendra ensuite l’idée du cabaret, avec ses différents numéros, de musique, de danse, de théâtre, inspirés de scènes emblématiques, de Passe-Partout à l’univers cinématographie de Spike Lee, en passant par Lance et compte ou encore Othello. « Ça va dans tous les sens, et c’est ce qui fait la beauté de la recherche. C’est une nouvelle mythologie qu’on se crée entre nous, où l’on puise dans nos souvenirs d’enfance, entre traumatismes, cicatrices et matériaux d’inspiration », ajoute Mélanie Demers.

Pour la chorégraphe, Cabaret noir est une pièce qui permet « avant tout de se sentir ensemble, en tant qu’êtres humains ». « Un jour, on n’aura plus besoin d’un cabaret noir, conclut-elle. Mais on n’est pas encore rendus là. »

Cabaret noir

Idéation et mise en scène : Mélanie Demers. Interprètes : Vlad Alexis, Florence Blain Mbaye, Mélanie Demers, Stacey Désilier, Anglesh Major, Paul Chambers. À l’Agora de la danse, du 13 au 16 avril.

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