Le paradoxe du danseur

Les 32 artistes et les sept artisans de la tournée de Joe signent un document qui s’adresse aux premiers ministres du Canada et du Québec. — Robert Etcheverry
Photo: Les 32 artistes et les sept artisans de la tournée de Joe signent un document qui s’adresse aux premiers ministres du Canada et du Québec. — Robert Etcheverry

Tous les danseurs et les membres de l'équipe technique de la récente tournée de Joe demandent à Québec et Ottawa, qui «utilisent la danse comme un ambassadeur de prestige», de leur «donner désormais les moyens de remplir ce rôle».

La troupe, rentrée d'Europe au début du mois après avoir passé des semaines sans salaire, dénonce du même coup «le sous-financement général» et «cette culture de misère» qui affectent le milieu québécois de la danse.

Le constat et la requête apparaissent dans une lettre ouverte publiée aujourd'hui par Le Devoir. Le texte s'adresse «aux premiers ministres du Canada et du Québec» et à divers ministres des deux cabinets. Les 32 artistes et les sept artisans de la tournée signent le document.

La sortie européenne de Joe a connu un franc succès en septembre et en octobre avec une quarantaine de représentations dans neuf pays. Seulement, la troupe québécoise n'a pas reçu de salaire pendant sept semaines, jusqu'à l'intervention d'urgence de Québec et Ottawa, qui ont allongé 180 000 $ au total. Il manque toujours deux semaines de cachet aux artistes, sans compter les indemnités quotidiennes.

La tournée était organisée par la Fondation Jean-Pierre-Perreault qui, depuis, a annoncé sa fermeture temporaire et la mise à pied de son personnel. Le chorégraphe Jean-Pierre Perreault, décédé il y a deux ans, avait créé Joe en 1984.

«Des idées et des solutions, nous en avons en masse», dit Catherine Lalonde, une des signataires, interviewée hier. «Seulement, nous n'arrivons jamais à nous faire entendre.»

La lettre de Mme Lalonde et de ses collègues rappelle que la retenue des cachets a été d'autant plus ressentie que la majorité d'entre eux se débrouillent avec des revenus inférieurs au seuil de la pauvreté. Les enquêtes évaluent les gains annuels moyens d'un danseur québécois à environ 13 500 $.

«Nous nous sommes retrouvés, lors de cette tournée, à vivre intensément le paradoxe de la danse contemporaine québécoise», écrivent les Joe et leurs techniciens. «[...] Nous avons ressenti la déchirure constante de porter Joe vers des publics chaleureux en sachant que la danse, ici, n'était pas soutenue à la mesure de ses mérites. En sachant que nous, danseurs, n'étions pas reconnus dans notre propre pays à la juste mesure de notre valeur et des répercussions positives que nous entraînons.»

La missive ajoute que le Québec et le Canada utilisent la danse comme un ambassadeur de prestige. «La danse permet au pays de polir son blason sur la scène artistique contemporaine, dit le texte. Les succès de Joe ont été les vôtres. Les médias d'ici en ont fait de fiers échos. Nous vous demandons de nous donner désormais les moyens de remplir ce rôle d'ambassadeur. Il est urgent que vous preniez les moyens, soient-ils politiques, financiers ou humains, de nourrir cet art. Dans le sous-financement général, dans cette culture de misère, puisqu'il faut la qualifier ainsi, il pousse beaucoup plus que des chardons. Il est temps de nourrir le terreau où croissent les fleurs dont vous êtes si fiers lorsque les autres les reconnaissent et les apprécient.»

Le «cri d'alarme» fait écho à celui lancé récemment par le Regroupement québécois de la danse (RQD). À l'annonce de la fermeture de la Fondation Jean-Pierre-Perreault (FJPP), l'organisme professionnel a de nouveau demandé aux instances gouvernementales de dresser un état de la situation «complet et bien documenté» du secteur.

Le RQD a signalé à maintes reprises aux divers bailleurs de fonds la crise profonde qui secoue le milieu, notamment en leur soumettant les mémoires La danse, un patrimoine humain en péril (2000) et La danse en péril (2001), puis en lançant sa propre étude, qui n'a pas pu être complétée, faute de fonds. De manière générale, le milieu est atterré par la fermeture de l'Espace chorégraphique, rue Sherbrooke Est, le seul lieu de création et de recherche chorégraphiques digne de ce nom à Montréal.

Au sous-financement chronique du secteur et au manque de fonds pour les tournées internationales des artistes et des compagnies du Canada s'ajoutent des problèmes de gestion, sinon de la FJPP, du moins de la tournée internationale de Joe. Les rumeurs veulent que les dirigeants de la FJPP se soient engagés dans l'entreprise malgré la prévision d'un déficit de plusieurs centaines de milliers de dollars.

«Le secteur est sous-financé et manque d'infrastructures, mais il est aussi en déficit d'administrateurs chevronnés et de qualité, commente alors Catherine Lalonde. Comment voulez-vous attirer des professionnels de la gestion si vous ne pouvez pas les payer? Les compagnies se débrouillent souvent avec des artistes qui s'improvisent gestionnaires. C'est un autre élément de la crise.»