Danser avec les éléments

L’artiste de cirque Jimmy Gonzalez revient à l’essentiel du mouvement au cœur de sa pratique de jongleur dans le spectacle «Athlétisme affectif».
Photo: Julien Cadena Le Devoir L’artiste de cirque Jimmy Gonzalez revient à l’essentiel du mouvement au cœur de sa pratique de jongleur dans le spectacle «Athlétisme affectif».

Danser avec des balles, créer l’illusion avec le corps, jouer avec le rêve et l’impossible… C’est ce que propose la prochaine soirée double de Tangente, qui mêle danse, jonglerie et magie. Avec son spectacle Athlétisme affectif, l’artiste de cirque Jimmy Gonzalez revient à l’essentiel du mouvement au cœur de sa pratique de jongleur, tandis que la chorégraphe Erin Hill verse dans l’illusionnisme avec Smoke and Mirrors. Rencontre avec les deux artistes.

« Je suis un artiste de cirque, mais je me sens très proche de la pratique en danse, de la philosophie derrière la démarche chorégraphique », explique Jimmy Gonzalez, jongleur professionnel depuis près de 10 ans. En effet, depuis son adolescence, M. Gonzalez suit des cours de danse, des ateliers, mais se considère avant tout comme un « bougeur ». « Les danseurs ont une qualité dans la précision et une conscience corporelle que je n’ai pas encore atteinte. Alors je n’oserais pas me décrire comme un danseur », poursuit-il.

Un mariage intuitif

Malgré cela, il a voulu combiner son premier amour pour la jonglerie avec son instinct de danseur pour sa pièce en solo, Athlétisme affectif. Un mariage intuitif, selon lui : « Je n’essaye pas d’intégrer la danse dans ma jonglerie. Ma façon de jongler, c’est ma façon de bouger. »

C’est en 2018 que M. Gonzalez commence à avoir l’idée de cette performance, premier projet de création « officiel ». « J’ai toujours fait de la création, mais dans des milieux underground, des lofts, des happenings. Là, c’est une nouvelle étape dans mon parcours », explique celui qui a travaillé pour le Cirque du Soleil, Les 7 Doigts ou encore le Cirque Éloize.

Pour Erin Hill, sa pièce Smoke and Mirrors est aussi un projet « particulier », qui sort de ses habitudes. En effet, pour son processus de création, la chorégraphe s’est intéressée au domaine de la magie, de l’illusion. Une grande première pour cette artiste diplômée de Concordia et de DAS Theatre à Amsterdam.

« Je suis très intéressée par la suspension de l’incrédulité [suspension of disbelief]. Je me suis beaucoup questionnée sur le théâtre, la magie… exprime-t-elle. On sait que les gens sur scène sont des personnages, ou que ce qui se passe sous nos yeux est faux. Pourquoi, le temps d’un instant, décide-t-on d’y croire ? On suspend notre connaissance pour embarquer dans un jeu et pour être émus. » Mme Hill s’est alors rapprochée de la magie traditionnelle, et ce, avec plusieurs mentors, dont Vincent Gambini en Angleterre et Joe Culpepper à Montréal. « Ils m’ont appris des tours de passe-passe et d’illusion que j’ai ensuite transmis à mes interprètes, Rebecca Rehder et Kelly Keenan, qui les ont perfectionnés, ajoute-t-elle. On en parlait autour de nous, et on s’est rendu compte que tout le monde se souvient d’un ou deux tours de son enfance ! »

Dans Smoke and Mirrors, les spectateurs pourront donc se laisser surprendre par la magie, mais pas seulement. En effet, la pièce compte diverses portions, toutes différentes les unes des autres.

Jouer avec l’illusion

« Il y a des moments où on joue davantage avec l’illusion, grâce notamment aux lumières. Puis on évoque aussi la magie de la vie quotidienne, davantage comme une pensée, une réflexion », explique la créatrice. Elle nous confie aussi que « des secrets se cachent dans la trame musicale », mais ne souhaite pas nous en dire plus. Suspense oblige.

De son côté, Jimmy Gonzalez va laisser une grande part à l’improvisation sur la scène de Tangente. « Je n’ai jamais fait ça avant, confie-t-il. On a des outils avec le musicien, ça fait longtemps qu’on répète, mais l’idée, c’est de se laisser un champ d’expérimentation, d’être alertes, d’accepter ce qui va se passer. »

La nouveauté pour le créateur est aussi le format. Pour une fois, il ne va pas performer pour un numéro de jonglerie de cinq minutes, mais bien cinq fois plus. « J’ai l’impression que c’est mon dernier spectacle. Je sais que ce n’est pas vrai, mais je trouve ça beau. C’est comme un bilan après plus de 20 ans, prendre le temps d’être observateur de ma propre pratique », précise celui qui a remporté le Festival mondial du Cirque de demain en 2015.

Crise sanitaire

Pour Erin Hill, le retour à l’essentiel a été forcé par la pandémie. En effet, son processus de création ayant débuté en 2018, elle a pu présenter plusieurs fois son spectacle, à Amsterdam et à Montréal, pour une première version. Mais la crise sanitaire a tout chamboulé. « Normalement, les spectateurs vont sur scène, se couchent tous ensemble par terre dans le noir », se souvient-elle. Pour cette version 2.0, la créatrice a dû trouver d’autres moyens de créer une intimité sans la proximité. « On travaille beaucoup avec le son et les lumières pour essayer de créer ça, mais c’est très différent », ajoute-t-elle. Ainsi, elle espère créer un véritable spectacle « multisensoriel ».

Désireux de ralentir le rythme des tournées et des spectacles, Jimmy Gonzalez avait ouvert, en 2019, avec des amis artistes, un espace d’expérimentation multidisciplinaire, Mur mur. « On avait besoin de faire nos propres projets de création, d’explorer », raconte-t-il. Pendant les six mois d’existence de ce lieu, M. Gonzalez a voulu revenir à l’essentiel, réunir la communauté artistique de Montréal et échanger. « C’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée d’un projet qui mêle jonglerie et danse », se souvient-il.

Après avoir exploré cette idée entourée de plusieurs jongleurs, il décide finalement de présenter un solo. « C’est vraiment plus personnel, dit-il en évoquant le titre de son spectacle, Athlétisme affectif. Toute ma vie, j’ai fait beaucoup de sport, de cirque… Le côté athlétique est ancré dans ma personne. J’avais envie de décrypter le côté émotionnel, affectif. Qu’est-ce qui se passe pendant un effort physique ? Qu’est-ce que je ressens ? »

Avec cette création, Jimmy Gonzalez veut revenir à l’essentiel, se concentrant davantage sur le processus que sur la technique ou le résultat, avoir les « mêmes perspectives qu’un non-jongleur ». « Mes actions nourrissent mes sensations corporelles et me font bouger. Et vice versa, conclut-il. C’est une boucle. »

 

Athlétisme affectif/  Smoke and Mirrors

De Jimmy Gonzalez/ D’Erin Hill. À Tangente, du 12 au 15 mars.

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