Sylvain Émard, à l’heure de l’exaltation des corps

«Rhapsodie» en répétition
Photo: Adil Boukind Le Devoir «Rhapsodie» en répétition

Après deux ans de reports, Sylvain Émard présentera sur scène son ambitieux Rhapsodie dès le 22 févrieravec Danse Danse. Les 20 interprètes propulseront le Studio-théâtre de l’Édifice Wilder dans une danse libératrice en 360 degrés, qui tombe à point nommé. Le spectacle se nourrit en effet de l’aspect rituel de la danse. Il rassemble sur un même plateau, et dans un même élan, des humains dont l’exaltation risque de résonner très fort chez un public qui, comme eux, a été longuement privé de chair et de présence.

« On a le moral au max ! On est très excités d’enfin pouvoir monter sur scène ! » s’exclame Sylvain Émard, près de trois ans après avoir entamé le processus de création de sa pièce, qui a dû faire face à plusieurs annulations et reports. Chaque fois, l’artiste, dont la carrière dépasse les trois décennies, s’est relevé pour créer de nouveaux préludes à sa pièce, inventant ainsi une nouvelle façon de travailler.

« Les danseurs avaient besoin de bouger, alors j’ai décidé de poursuivre la recherche d’une autre façon, de découvrir de nouveaux chemins. Je me suis demandé comment, malgré tout, on pouvait se donner un semblant de rassemblement. Qu’est-ce qui subsiste [de la pièce en création] ? » se souvient Sylvain Émard. De là sont nés Prélude # 1 – Le cercle et Prélude #2 – Le carré dévoilés en octobre 2021, là encore un an plus tard que prévu.

« Le rituel autour de la danse, le rassemblement, ce sont des sujets que je caresse depuis de nombreuses années. D’ailleurs, chaque fois que je travaille sur une création, il y a toujours un peu cet aspect-là », s’étonne Sylvain Émard. En 2018, alors qu’il commençait à penser aux contours de Rhapsodie, il avait eu le plaisir d’obtenir un soutien du Fonds national de création du Centre national des arts du Canada spécialement destiné aux spectacles de grande envergure. « Ça tombait à pic ! J’ai toujours rêvé de travailler avec une grande distribution. Ce n’est pas tous les jours qu’on a la possibilité de créer avec une vingtaine de danseurs. »

Et puis, crac. La pandémie a tout gelé. Sylvain Émard et ses danseurs sont finalement revenus une première fois en studio au printemps 2021, dans l’espoir de pouvoir « enfin » monter sur scène. Le créateur a dû cependant faire face à une réalité qu’il n’avait pas anticipée. Plusieurs danseurs avaient quitté le navire, certains ayant complètement abandonné la vie d’artiste. « Environ 50 % de ma distribution a changé dans les derniers mois », calcule-t-il.

Ces changements ont nourri la création, lui infusant d’autres énergies. « Avoir 20 danseurs, ça permet de créer la masse, la foule, mais en même temps, ça permet aussi d’aller vers l’individuel et l’intime », explique le créateur. Or, cette dernière portion est intrinsèquement liée au profil des interprètes. Durant plusieurs mois, Sylvain Émard a donc élaboré son vocabulaire chorégraphique en collaboration étroite avec les interprètes.

Une façon de créer plus organique qu’il privilégie depuis les dix dernières années. « Avant, j’étais plus directif, plus précis. Je générais l’ensemble du vocabulaire, je le démontrais, et les danseurs le reproduisaient », se rappelle-t-il. Pour Rhapsodie, le chorégraphe a voulu se donner un maximum de marge : il arrivait avec quelques phrases de mouvement, il énumérait les qualités qu’il recherchait dans ce segment et ouvrait ensuite la conversation avec les interprètes. « Ce type d’échange permet plus de liberté, d’autant que je profite [du fait] que ce sont tous d’excellents danseurs. Ça fait longtemps qu’on travaille fort ensemble maintenant. Ils ont transcendé la technique, c’est beau à voir », déclare-t-il.

Un grand moment de joie

Contraint par les mesures sanitaires, Sylvain Émard a dû créer la majeure partie de sa pièce en évitant les contacts entre danseurs. Depuis peu, ceux-ci sont de nouveau autorisés, au grand soulagement du créateur. « J’ai fait le tour des deux mètres avec les deux Préludes. J’aurais été déçu qu’on ne puisse pas aller plus loin », admet-il. Encore aujourd’hui, les danseurs doivent néanmoins garder leur masque durant toutes les répétitions. Ils pourront l’enlever seulement pour les spectacles. « Hier, on a dansé sans masques pour la première fois, il y a eu une vague de bonheur dans tout le studio. C’était fou », ajoute-t-il, heureux.

Pendant une heure, les 20 interprètes alterneront une danse commune « hypnotique » et des passages « plus calmes et introspectifs ». « C’est un grand moment de joie. Le simple fait de voir 20 danseurs sur scène, c’est rare ! On n’est pas du tout dans le narratif, mais vraiment dans l’expérience d’une énergie partagée, qui nous emporte durant toute la durée du spectacle », explique-t-il.

Pour compléter l’expérience, Sylvain Émard a pu compter sur deux compositeurs de renom : Poirier et Martin Tétreault, le premier étant un habitué des dancefloors, le second, un artiste à l’avant-garde de la musique contemporaine. « C’est super et vraiment enrichissant de les voir travailler ensemble ! » se réjouit le créateur.

Enfin, les spectateurs pourront découvrir les artistes « sous tous les angles , puisque Rhapsodie a été pensée en 360 degrés. Une volonté de la part du créateur depuis les prémisses de ce projet. « Ce n’est pas un choix facile : il faut une salle adaptée et il faut aussi que les danseurs s’ajustent. Mais ça permet au public de se sentir partie prenante de ce qu’il se passe, conclut M. Émard. Les danseurs sont alors vus de tous côtés. Ça les rend vulnérables, mais aussi très vibrants ! »

 

Rhapsodie

Une production de Danse Danse. De Sylvain Émard. Au Studio-théâtre, Édifice Wilder, du 22 au 26 février. En webdiffusion les 25 et 26 février.

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