Danse - Le rouge et le noir

Il faut s'attendre à des gémissements et à des cris, de bonheur et de rage profonds, lors de la présentation de Blush, de la compagnie flamande Ultima Vez. Il faut s'attendre, comme le titre l'indique, à rougir de honte et d'exaltation ou à devenir noir de colère. Car Wim Vandekeybus ne fait pas dans la demi-mesure. Il aime explorer les émotions extrêmes.

«Les émotions sont toujours extrêmes et il faut être honnête avec elles, ne pas avoir peur de tout ce qu'elles portent, dit-il au bout du fil. Le monde est dominé par une politesse sociale, on vit un spectre très limité de nos émotions.» Le titre de cette nouvelle pièce saisit bien l'essence de son travail, qui puise dans le caractère irrépressible des émotions humaines. «Quand une émotion te fait rougir, tu ne peux pas t'en empêcher.»

La création de 2002, qui achève sa tournée nord-américaine notamment à Montréal, plonge dans les eaux troubles et profondes du désir amoureux, révélé dans ses infinies nuances, du rouge clair de la passion extatique aux teintes sombres de la passion foudroyante. «Je vois la construction d'un spectacle comme la traversée d'émotions, indique-t-il. C'est complexe, une émotion. Il y a un avant, un pendant et un après, une fois l'émotion satisfaite ou pas. C'est toujours en évolution. L'amour peut aussi être frustration, rage.»

Cette tension perpétuelle donne lieu à des oeuvres chaotiques, mais sublimes, d'une énergie brute, domptée juste à point, comme la compagnie l'a montré à plusieurs reprises au public montréalais depuis sa première venue en 1989 dans le cadre du Festival international de nouvelle danse. Au programme de son dernier passage en 2000, In Spite of Wishing and Wanting abordait aussi le désir et le rêve, mais du point de vue proprement masculin pour une distribution entièrement composée d'hommes.

Musique, cinéma, poésie

Du reste, il y a toujours une dimension onirique dans les pièces d'Ultima Vez, meilleure manière, selon son directeur artistique, «d'expliquer le désir sur la scène», cette «boîte noire de l'inconscient». Une dimension dont rend compte aussi le cinéma, discipline artistique originelle de Vandekeybus, qui se trouve à la fois au coeur et en périphérie de son oeuvre scénique. Complices de la danse sur laquelle ils jettent une autre lumière, ses films ont une vie à part entière. S'ils ponctuent la chorégraphie, ils lui survivent aussi. La réalisation vidéo de Blush est sur le point de se terminer. Son premier long-métrage de fiction est également en cours de production.

Dans Blush (le spectacle), de l'avis des critiques belges, Wim Vandekeybus parvient à intégrer mieux que jamais cinéma et danse. Le créateur dit lui-même avoir conçu un grand écran permettant à la danse de se fondre dans l'image ou d'en surgir pour la prolonger. «On plonge dans l'écran; le réel se change en virtuel», explique-t-il. Formé d'abord comme photographe et cinéaste, Wim Vandekeybus a notamment développé son sens de la mise en scène et de la chorégraphie pendant deux ans auprès de Jan Fabre, artiste visuel, sculpteur et metteur en scène flamand réputé.

L'artiste autodidacte tisse aussi des liens indéfectibles avec la musique et la poésie. Les compositeurs avec lesquels il collabore ont toujours une forte personnalité. Si David Byrne (chanteur de la formation Talking Heads) présidait à la composition dans In Spite of Wishing and Wanting, David Eugene Edwards, du groupe 16 Horsepower, a livré la partition de Blush.

La distribution presque entièrement renouvelée des interprètes de cette production se met en bouche des textes signés par l'auteur flamand Peter Verhelst, qui a assisté aux répétitions au cours desquelles la création prenait forme. «Il voyait beaucoup de filiations avec Orphée et Euridice, rapporte le chorégraphe, qui nie pourtant avoir puisé volontairement dans le mythe. C'est normal que les histoires d'amour voyagent dans le temps.» Ceci a donné lieu notamment à un monologue où une femme énumère tout ce qu'elle ne fera ou verra plus jamais. Car l'amour, c'est aussi la douleur de la perte.

À l'instar du voyage d'Orphée pour retrouver Euridice dans les bas-fonds de l'enfer, le chorégraphe de l'inconscient visite tour à tour l'amour paradisiaque et le souterrain, fait surgir la beauté de la laideur, la tendresse et la séduction de la hargne et la violence, l'humour du drame humain. Ça promet.

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BLUSH

De Wim Vandekeybus et Ultima Vez

Les 5 et 6 novembre au théâtre Maisonneuve