Danser pour faire naître des lumières en CHSLD

La danseuse  et chorégraphe Marie-Denise Bettez veut réchauffer  le cœur des personnes âgées, mais aussi émouvoir le public.
ValÉrian Mazataud Le Devoir La danseuse et chorégraphe Marie-Denise Bettez veut réchauffer le cœur des personnes âgées, mais aussi émouvoir le public.

Touchée par la résilience des résidents et du personnel soignant en CHSLD, Marie-Denise Bettez a créé un univers chorégraphique plein d’humanité, pour réchauffer le cœur des personnes âgées, mais aussi émouvoir le public.

Actuellement en processus de création, la jeune chorégraphe espère pouvoir monter l’automne prochain sur scène avec son projet Lucioles. En attendant, elle teste son matériel dans les CHSLD, auprès de ses premières inspirations.

« Quand j’ai vu que tous mes projets artistiques allaient être mis en pause, j’ai voulu me sentir utile et j’ai choisi d’aller travailler en CHSLD », se souvient Marie-Denise Bettez en évoquant la première vague de COVID-19, en mars 2020.

Pendant quatre mois, la jeune interprète en danse, qui collabore notamment avec la compagnie Nyata Nyata, a complètement changé son quotidien. En tant qu’aide de service, elle a partagé le quotidien des résidents, les aidant à s’habiller, à se nourrir, à se coucher, etc.

Malgré le fait qu’elle connaissait bien le domaine, sa mère étant elle-même infirmière auxiliaire depuis 18 ans, Marie-Denise a été bouleversée par l’expérience. « Tout est très machinal, c’est déstabilisant. Tu te rends compte, en tant qu’artiste, à quel point tu as de la chance. Et que tu as beaucoup plus de liberté, dit-elle. Beaucoup de collègues infirmières étaient en plein shift et se faisaient appeler pour un troisième temps supplémentaire obligatoire, un TSO [dans le jargon] ! »

Pour Marie-Denise Bettez, le manque de liberté est aussi flagrant pour les résidents. « Les horaires pour les repas sont très précis et on ne peut pas y déroger. On paie toute notre vie des taxes et des impôts et, à la fin, on ne peut même pas décider de notre heure de lever ou de dîner.

C’est vraiment triste », témoigne-
t-elle. Bien qu’elle déplore le fonctionnement d’une structure qu’elle qualifie d’« inadaptée », Marie-Denise a aussi vécu des moments de complicité « uniques » pendant son séjour, tant avec le personnel soignant qu’avec les résidents. Ceux-ci l’ont inspirée à créer à nouveau.

Matante Dupont

 

À son arrivée au CHSLD Louis-Denoncourt de Trois-Rivières, Marie-Denise Bettez apprend que la tante de son père y est résidente. Elle décide alors d’aller à sa rencontre : des retrouvailles qui changeront à jamais sa vie.

« C’est la personne la plus résiliente que j’ai jamais rencontrée. Elle avait du diabète, était amputée des deux jambes, devait subir trois dialyses par semaine et, malgré tout, elle vivait pleinement la vie, profitait des gens, des festivals, des restaurants », raconte Marie-Denise Bettez, un grand sourire aux lèvres.

À tous ses quarts de travail, la danseuse allait rendre visite à sa « matante Dupont » pour lui montrer des vidéos de danse et surtout échanger avec elle. « Elle parlait fort, riait fort et surtout, elle avait une écoute incroyable », se souvient-elle.

En décembre dernier, épuisée par la situation pandémique et le manque d’activités sociales, Mme Dupont a décidé d’arrêter la dialyse. Elle mourra 10 jours après. « C’est elle, le premier souffle de la pièce, mais aussi toutes les personnes extrêmement résilientes, tant les résidents que le personnel, que j’ai rencontrées », ajoute l’interprète.

Les pieds sur terre

 

Dès ses premières journées en CHSLD, Marie-Denise Bettez a pris des notes : postures de résidents, habitudes, contact avec le personnel soignant… « Je me suis nourrie de ces observations pour trouver un processus créatif qui ait du sens. La résilience, c’est la base du projet et ça me semblait logique qu’il se fasse en collaboration avec les CHSLD », exprime-t-elle.

Ainsi, pendant plusieurs mois, en collaboration avec l’interprète Aaricia Laperrière Roy, Marie-Denise Bettez a construit en studio un solo de 15 minutes, inspiré par son vécu. Après la phase exploratoire en studio est venu le moment de la présentation en CHSLD. « Ce n’est pas un spectacle. On fait du one on one. On présente trois ou quatre fois le solo dans des chambres différentes, puis on filme, on note les réactions, les commentaires. Puis on retourne en studio continuer à travailler », explique-t-elle.

Avec Lucioles, Marie-Denise Bettez veut démystifier « le quotidien des gens moins privilégiés », montrer leur forte résilience, transmettre un peu de positif et d’espoir dans une période difficile. « Je me souviens d’une dame qui devenait lucide seulement une ou deux fois par mois. Je le voyais, c’était flagrant, comme un flash ! Normalement, elle parlait à peine et, ces moments-là, son regard changeait et elle commençait à faire de longues phrases, à poser plein de questions… C’était impressionnant, et si soudain ! Comme une luciole qui s’allume dans le noir », explique-t-elle lorsqu’on évoque le nom de son projet.La créatrice se dit aussi inspirée par les chemins neurologiques de la mémoire qui, une fois tracés, peuvent parfois faire des éclairs de lumière, là encore, comme le petit insecte lumineux.

Ce n’est pas un spectacle. On fait du one on one. On présente trois ou quatre fois le solo dans des chambres différentes, puis on filme, on note les réactions, les commentaires. Puis on retourne en studio continuer à travailler.

 

Un projet à long terme

Pour élaborer Lucioles, Marie-Denise Bettez a pour la première fois reçu une subvention du Conseil des arts du Canada. C’est grâce à cela qu’elle peut poursuivre son idée et surtout s’entourer de plusieurs collaborateurs comme, notamment, le chorégraphe Emmanuel Jouthe qui deviendra son correspondant artistique dès janvier-février. Elle comptera aussi sur le danseur et chorégraphe montréalais Ford Mckeown Larose, qui agira comme répétiteur de la pièce, et Josiane Rouette, compositrice et musicienne.

En effet, en plus du solo, qu’elle vient tout juste de finaliser avec Aaricia Laperrière Roy, Marie-Denise Bettez aimerait dans un deuxième temps chorégraphier un trio ou un quatuor, et peut-être même un deuxième solo. Elle espère ainsi construire une pièce entière, faite de trois segments différents, d’une heure environ au total, sur le sujet de la résilience. Celle-ci pourrait être présentée sur scène l’automne prochain « dans le meilleur des mondes ».

En attendant, celle qui est aussi directrice artistique du studio de danse Impulse et professeure chez Propulse danse continue ses visites dans les CHSLD pour peaufiner la première section de Lucioles, soit le solo. Même une fois que la pièce finale sera prête, la chorégraphe souhaite poursuivre ces rendez-vous. « C’est donnant donnant, dit-elle. Ça nous garde les pieds sur terre, ça nous connecte à notre sujet et aux gens qui sont dans cette résilience-là. C’est essentiel dans le processus. Et de leur côté, ça les divertit un peu, ça les sort de leur quotidien. »
 

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