Rouler sur les vagues du souvenir

Eric Jean a décidé d’inclure une actrice (Brigitte Saint-Aubin) dans la pièce. «C’est une femme qui reçoit un diagnostic d’alzheimer précoce et qui perd ses moyens, elle perd son équilibre psychologique, mental, physique tout en convoquant ses souvenirs.» (en répétition avec Les Ballets jazz de Montréal sur notre photo).
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Eric Jean a décidé d’inclure une actrice (Brigitte Saint-Aubin) dans la pièce. «C’est une femme qui reçoit un diagnostic d’alzheimer précoce et qui perd ses moyens, elle perd son équilibre psychologique, mental, physique tout en convoquant ses souvenirs.» (en répétition avec Les Ballets jazz de Montréal sur notre photo).

Après avoir fait danser les mots et la musique de Leonard Cohen, la compagnie Les Ballets jazz de Montréal (BJM) explore l’univers enveloppant de Patrick Watson avec Vanishing mélodies, une production collective d’envergure née de l’univers chorégraphique de Juliano Nuñes et d’Anne Plamondon placée sous la direction créative d’Eric Jean, celui-là même derrière le succès de Dance Me, consacré au géant montréalais. Une aventure impressionniste placée sous le signe de la mémoire.

Pour souligner le 50e anniversaire de la compagnie, la direction générale de BJM cherchait à construire un nouveau projet d’envergure. « Je n’ai pas eu à réfléchir longtemps. Patrick Watson est vite apparu dans mon esprit », se souvient Eric Jean, alors directeur de la nouvelle création de BJM et metteur en scène de Dance Me. L’homme de théâtre savait ce qu’il cherchait : un matériel inspirant tant pour les chorégraphes que pour les danseurs, un univers capable de le toucher lui, mais eux aussi. « Je suis Patrick Watson depuis ses débuts et j’aime beaucoup son travail, qui est très sensible, enlevant… On est vite transportés par sa poésie et ses envolées musicales. »

Son idée a commencé à prendre forme dès l’automne 2020 avec l’invitation de deux chorégraphes rencontrés sur des projets antérieurs. « Juliano [Nuñes] est un jeune chorégraphe talentueux. Je me suis dit que ce serait intéressant de le présenter [au monde sur ce terrain]. J’ai aussi pensé à Anne [Plamondon] pour ce projet, car elle a un langage très particulier, une sensibilité forte et singulière que j’aime beaucoup », explique le metteur en scène.

Anne Plamondon, alors en attente de pouvoir rejouer sa création Seulement toi, mise sur la glace à cause de la pandémie, a accepté avec enthousiasme ce nouveau défi. « C’est la toute première fois que je chorégraphie pour Les Ballets jazz de Montréal. C’est une compagnie que je connais très bien, que j’ai vue évoluer. Beaucoup de mes collègues ont dansé ou chorégraphié pour eux, alors ça m’a touchée qu’ils m’invitent », exprime la danseuse et créatrice de renom.

À cette étape, Eric Jean avait déjà un canevas dramaturgique de construit avec Pascal Chevarie, mais il tenait à poser les bases d’un vrai travail à trois têtes. « Je ne voulais pas qu’ils arrivent et se retrouvent au service de ma vision essentiellement. En même temps, comme capitaine, il fallait que j’oriente [les travaux] : “Voici la destination. Les détails de cette destination, on va les découvrir ensemble en cours de route”. » 

« On s’est demandé de quoi parlent les chansons de Patrick Watson, quels champs lexicaux il utilise, ses thèmes récurrents. On a tout sorti. Évidemment, il y a beaucoup de chansons d’amour et de rupture, mais il y a aussi une relation forte avec la nature, notamment l’eau qui est souvent évoquée, mais aussi la forêt. On sent que c’est un lieu important pour lui », explique-t-il. À partir de là, un grand thème qui engloberait toutes ces avenues s’est imposé : celui de la mémoire.

C’est aussi à ce moment-là que le directeur de création a décidé d’inclure une actrice dans la pièce. « C’est une femme qui reçoit un diagnostic d’alzheimer précoce et qui perd ses moyens, elle perd son équilibre psychologique, mental, physique tout en convoquant ses souvenirs. » Ce rôle a été confié à la comédienne Brigitte Saint-Aubin. « Elle parle parfois au début des chansons, ou à la fin, ou pendant un pont musical. Parfois, elle propulse la chanson, parfois elle conclut ou sert de liant entre les pièces. La chorégraphie continue de raconter ce qu’elle est en train d’exprimer », résume l’artiste.

Combiner les vocabulaires

Eric Jean, Anne Plamondon et Juliano Nuñes ont adapté leur signature artistique pour « ne créer qu’un seul et même spectacle ». « Juliano a travaillé en janvier, puis Anne est venue un peu s’imprégner. Elle a ensuite travaillé [de son bord] et Juliano est venu voir son travail, puis a retravaillé ses parties. J’ai fait la courroie de transmission pour harmoniser le tout avec le maître de ballet et aussi mon assistante », explique Eric Jean.

On s’est demandé de quoi parlent les chansons de Patrick Watson, quels champs lexicaux il utilise, ses thèmes récurrents. On a tout sorti. Évidemment, il y a beaucoup de chansons d’amour et de rupture, mais il y a aussi une relation forte avec la nature, notamment l’eau qui est souvent évoquée, mais aussi la forêt. On sent que c’est un lieu important pour lui.

Pour Anne Plamondon, habituée à la création en solo, créer à plusieurs fut un défi. « C’est un modèle un peu différent de ce qu’on a l’habitude de voir en danse, mais c’était vraiment intéressant comme processus. » La chorégraphe s’est inspirée des textes tout en essayant de s’en extraire. « Est-ce que je suis ce qui existe ou plutôt je laisse le mouvement dire ce qu’il y a à dire ? Une chanson contient déjà un environnement, un sujet, un message, alors il a fallu que je me questionne davantage. Parfois, je me suis laissé emporter par l’harmonie de la musique, parfois les paroles, et j’ai essayé d’alterner », avance-t-elle.

Lorsqu’elle est invitée à chorégraphier pour une compagnie, Anne Plamondon arrive aux premières journées de répétition avec « une banque de phrases chorégraphiques préparées ». « Ça me permet de voir comment les danseurs répondent à mon mouvement. Ça m’aide à les connaître, à voir leurs forces et comment je vais pouvoir les utiliser », dévoile la créatrice.

Côté gestuelle, Eric Jean a laissé toute la liberté aux créateurs. « Ils ont chacun leur vocabulaire, mais leurs styles chorégraphiques se répondent bien. Des fois, il y a des oppositions, mais tout à coup, ça crée un relief différent sur le travail de l’autre. C’est ce qui est beau. » Ces clashs sont quand même un défi pour les interprètes, qui doivent « changer rapidement leur façon d’interpréter le mouvement […], mais aussi leur approche vers le mouvement, le muscle utilisé, l’intention sous-jacente. Il y a plusieurs facteurs qui expliquent que nos deux signatures sont distinctes et c’est un sacré travail pour les danseurs » d’y rendre justice, croit Mme Plamondon.

Pour étoffer l’aspect visuel du spectacle, Eric Jean a aussi voulu diffuser en arrière-scène une vidéo, qui passe d’images cinématographiques à des illustrations abstraites. « On n’est pas dans la narration, parfois ça ressemble à de la peinture. C’est plus impressionniste. »

Vanishing mélodies

Par BJM – Les Ballets jazz de Montréal. Direction de création et mise en scène : Eric Jean. Chorégraphies : Juliano Nuñes et Anne Plamondon. Dramaturgie : Pascal Chevarie. Musique : Patrick Watson. Une production de Danse Danse présentée du 2 au 6 novembre au théâtre Maisonneuve de la PdA. ​Prévu pour tourner à l’international, Vanishing mélodies sera en tournée notamment à Sept-Îles, à Québec et à Sherbrooke. Un film inspiré du spectacle sera présenté en 2022.

À voir en vidéo