Lina Cruz, du côté des ouvriers de Morphée

Au début, Lina Cruz a commencé à explorer l’idée de personnages issus du monde du rêve avec sept danseurs et trois musiciens. Mais la crise mondiale en a décidé autrement. «Ça a tout cassé.» Elle a repris la pièce avec seulement cinq interprètes et un musicien, ici attrapés en répétition.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Au début, Lina Cruz a commencé à explorer l’idée de personnages issus du monde du rêve avec sept danseurs et trois musiciens. Mais la crise mondiale en a décidé autrement. «Ça a tout cassé.» Elle a repris la pièce avec seulement cinq interprètes et un musicien, ici attrapés en répétition.

Né avant la COVID-19, Morphs, le nouveau spectacle de Lina Cruz, qui s’inspire du rêve et des personnages qui le hantent, a connu un long sommeil pandémique avant de reprendre le fil de sa création. Charriant dans son sillage une matière première en droite ligne avec son sujet.

« Ça faisait longtemps que jevoulais faire une pièce où les personnages principaux sont reliés au rêve. Pour moi, les morphs sont les ouvriers de Morphée, le dieu du sommeil », explique la chorégraphe. Début 2019, la créatrice a commencé à explorer l’idée de personnages issus du monde du rêve avec sept danseurs et trois musiciens. Mais la crise mondiale en a décidé autrement. « Ça a tout cassé. J’ai tout arrêté jusqu’à récemment, où j’ai repris la pièce avec seulement cinq interprètes et un musicien », explique celle qui « aime beaucoup les corps qui s’entrecroisent et qui a donc dû s’adapter » aux réalités covidiennes.

Dans Morphs, Lina Cruz a voulu observer les habitants de notre imagination, ceux qui ne font pas de bruit, mais qui sont essentiels à notre vie et à notre créativité. « Ce sont des tisseurs de rêves, des cuisiniers très inventifs, ludiques, moqueurs et infatigables, énumère-t-elle. Avec le spectacle, c’est comme si on regardait les morphs dans leur quotidien, mais par le trou d’une serrure, quand ils ne sont pas convoqués pour des états de sommeil, hallucinatoires, psychotiques ou encore des [émois] amoureux. »

Pour leur prêter corps, la chorégraphe a dessiné et créé des images, « comme un storyboard ». Elle a ensuite fait le lien entre les images et le mouvement de ses morphs. « Je me suis questionnée sur comment doit bouger tel ou tel personnage. J’aime beaucoup les accessoires et les costumes aussi, ils complètent les personnages », raconte-t-elle. Côté gestuelle, Lina Cruz aime travailler avec les articulations et le détail des gestes qu’ils permettent. Elle explore ainsi les possibilités immenses que les épaules, poignets, doigts, chevilles ou encore orteils peuvent offrir.

Dans cette sixième création à l’Agora de la danse, Lina Cruz transporte le public dans la peau de personnages « conçus sur mesure » pour chaque interprète. « J’ai développé selon les particularités de chaque danseur. S’il faut changer d’interprète, il faudra adapter le personnage », explique-t-elle. Les cinq morphs « à la sensibilité humaine, mais à l’attitude animale » dévoileront ainsi, au travers de neuf scènes, l’envers de l’imaginaire au public.

Ce sont des tisseurs de rêves, des cuisiniers très inventifs, ludiques, moqueurs et infatigables. Avec le spectacle, c’est comme si on regardait les morphs dans leur quotidien, mais par le trou d’une serrure, quand ils ne sont pas convoqués pour des états de sommeil, hallucinatoires.

Un univers loufoque et sonore

Parallèlement à la scénographie et à la chorégraphie, Lina Cruz accorde une grande importance à la musique, qui évolue au fil de la pièce. « Ça fait longtemps que je travaille avec des musiciens en direct sur scène. L’échange et la communication entre la musique et la danse, il n’y a rien de mieux. C’est très inspirant pour tous les interprètes sur scène », soutient-elle.

Jouer en direct permet aussi d’adapter et de suivre l’évolution de l’œuvre. Mais pas seulement. En effet, Lina Cruz va plus loin puisqu’elle confie des tâches au musicien Philippe Noireaut. « Il interagit avec les danseurs, mais je garde le suspense ! » s’amuse la créatrice qui a reçu le prix Dora-Mavor-Moore en 2012 pour sa pièce Soupe du jour et en 2017 pour Ylem.

En plus de la musique, la fondatrice de la compagnie Productions Fila 13 joue avec les voix, notamment à travers du chant et des bruitages. « Au départ, je voulais que [les personnages] parlent. Ça m’a pris du temps à trouver le son du corps, disons. Finalement, ça crée un réel univers », se ravit-elle.

Pour polir la création de son cosmos onirique, Lina Cruz a aussi fait appel à des chansons et à des extraits de poèmes livrés aussi par le musicien Philippe Noireaut. On retrouve notamment des vers de Victor Hugo, de Charles Baudelaire, ou encore de Claude Gauvreau et de Robert Desnos. « Selon moi, ce sont des textes qui rejoignent parfaitement l’univers des morphs et du surréalisme. Ils font écho à cet univers onirique », exprime-t-elle.

Avec Morphs, Lina Cruz souhaite célébrer l’imaginaire et « notre capacité d’y avoir accès de façons diverses », spécialement ces jours-ci. « L’imaginaire nous donne du courage et de l’espoir, conclut-elle. On en a vraiment besoin en ce moment. »

Morphs

Chorégraphie : Lina Cruz. Avec Elinor Fueter, Abe Mijnheer, Geneviève Robitaille, Alexandra Saint-Pierre, Antoine Turmine. Un spectacle des Productions Fila 13. À l’Agora de la danse, du 27 au 30 octobre.

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