Tradition et culture pop unies pour une meilleure représentativité

Rony F. Campbell, Syana O. Barbara, Elle Barbara, Chris M. Barbara et Kim N. Sankofa, de la distribution de «Ayibobo III : Little Dollhouse on the Prairie», le troisième volet de la création amorcée en 2019 et présentée au festival Lux Magna.
Photo: Jeffrey Torgerson Rony F. Campbell, Syana O. Barbara, Elle Barbara, Chris M. Barbara et Kim N. Sankofa, de la distribution de «Ayibobo III : Little Dollhouse on the Prairie», le troisième volet de la création amorcée en 2019 et présentée au festival Lux Magna.

Danse-Cité a choisi de confier l’ouverture de sa 40e saison à l’autrice-compositrice-interprète, performeuse et intervenante communautaire Elle Barbara. Inspiré du vécu de femme trans afrodescendante de sa créatrice, Ayibobo III : Little Dollhouse on the Prairie tisse des liens entre la culture populaire d’aujourd’hui et certaines traditions ancestrales pour revendiquer une meilleure représentativité des genres et des sexualités.

« Par la force de l’endoctrinement et la violence coloniale, la diaspora africaine a, à mon sens, oublié qui elle était », explique Elle Barbara lorsqu’elle évoque sa pièce. Pour construire cette œuvre, elle a pris pour point de départ certaines traditions ancestrales africaines, par exemple la pratique du vaudou, afin d’en comprendre les représentations et les mettre en parallèle avec notre époque.

« Partir de ça me permet de parler d’expériences communes, d’identité liée à la culture. Je ne revendique pas une ferveur ou un penchant religieux, mais revenir au fondement de certaines traditions permet de comprendre certaines choses », ajoute Elle Barbara.

Pour l’artiste multidisciplinaire, ces anciennes traditions dévoilent une diversité importante dans le genre et la sexualité, une particularité peu connue aujourd’hui.

Par la force de l’endoctrinement et la violence coloniale, la diaspora africaine a, à mon sens, oublié qui elle était

 

« Pour représenter un Noir, on va aller chercher le monolithe, un homme, noir, grand, hétéro. Pour représenter des queers, on va montrer des Blancs le plus souvent. Même chose pour symboliser la communauté LGBTQ, c’est rare qu’on montre des afrodescendants par exemple », se désole l’artiste. Dans sa création, Elle Barbara a donc voulu créer un espace « authentique, queer et afrodescendant » afin de donner une place dans l’espace public à ces individus encore trop souvent rejetés. C’est le malheureux constat qu’Elle a d’ailleurs fait lors de l’annonce du spectacle.

Quelques heures à peine après la pose des affiches, plusieurs de ces dernières avaient été saccagées, criblées de mots durs, de menaces de mort et d’insultes. « Ça porte préjudice au message qu’on envoie. Non seulement ça a un impact sur notre spectacle, mais aussi sur notre présence dans l’espace public. Notre affiche peut permettre à une jeune afrodescendante queer de se sentir encouragée à s’affirmer telle qu’elle est, à avoir une meilleure estime de soi. Les gens qui y mettent des menaces de mort ont un effet néfaste sur la société et les individus », s’énerve l’artiste, encore sous le choc de l’annonce.

Création intuitive et personnelle

Ayibobo III : Little Dollhouse on the Prairie est le troisième volet de sa création, amorcée en 2019 et présentée au festival Lux Magna.

« Il n’y a pas de logique chronologique entre les trois spectacles. Certains éléments sont repris, mais je tente continuellement d’évoluer, d’aller ailleurs et toujours plus loin. Je n’arrêterai pas de faire les Ayibobo tant et aussi longtemps que je vois quelque chose de nouveau à dire ou une nouvelle façon de l’évoquer. De plus, les deux premières créations étaient faites avec les moyens du bord, un peu DIY. Là, on a une grande équipe et beaucoup plus de moyens », raconte-t-elle.

Elle Barbara, qui vient davantage du monde de la musique, a appris à créer pour la scène au fil de ses nombreuses expériences. La performance est venue un peu par hasard dans sa vie. « On m’a demandé plusieurs fois de créer, alors je me suis lancée », se rappelle-t-elle. Elle profite du plateau pour faire passer des messages qui lui tiennent à cœur et approfondir ses propres réflexions.

J’aime la culture populaire, les médias, l’information. Je trouve qu’il y a un moyen d’établir une connexion entre l’expérience de nos ancêtres par la tradition orale et le temps présent.

 

« Les codes sont moins rigides en performance, ça se prête plus à une pensée poussée, à un dialogue que les gens ne sont pas nécessairement prêts à avoir lorsqu’ils écoutent une musique ou qu’il regarde un vidéoclip. J’ai l’impression de pouvoir aller loin dans des délires qui complètent mes fantasmes musicaux », avoue-t-elle. Pour Ayibobo III : Little Dollhouse on the Prairie, l’artiste a collaboré avec quatre performeuses qui ont dû choisir un esprit parmi les dieux vaudous haïtiens, appelé un Ioa.

« À partir de là s’inscrit une démarche basée sur une conversation entre iels et moi, des échanges, des discussions qui me permettent d’élaborer un arc narratif à la pièce », décrit Elle. En parallèle à ces recherches corporelles et discursives s’ajoutent des éléments populaires incarnés par des extraits sonores et télévisuels.

« J’aime la culture populaire, les médias, l’information. Je trouve qu’il y a un moyen d’établir une connexion entre l’expérience de nos ancêtres par la tradition orale et le temps présent. Il y a un fil qui relie ces temps-là sur lequel on peut établir un dialogue en lien avec les oppressions du corps féminin noir, la transidentité, l’afrodescendance… » précise-t-elle.

Lier ces différents éléments et réflexions lui a permis de s’émanciper dans sa vie personnelle.

« Je n’avais pas pris le temps de comprendre les mécanismes d’oppression qui ont affecté mon estime de moi, ma confiance, mon amour-propre. En me renseignant, j’ai réussi à mettre les mots sur ce que je ressentais, mais que j’arrivais à peine à qualifier comme de l’anxiété, conclut-elle. Ayibobo, c’est un peu une synthèse de mes différents apprentissages, mais dans l’allégorie, le fun à voir, le métamoderne, un peu dada et éclaté ! »

Ayibobo III: Little Dollhouse on the Prairie

D’Elle Barbara sera présenté par Danse-Cité à La Chapelle Scènes contemporaines les 11, 12 et 15au 18 septembre prochains.

À voir en vidéo