Les danseurs demandent à «Révolution» d’améliorer ses conditions de travail

Une scène de l’émission «Révolution», saison 2, à TVA
Photo: Thierry du Bois OSA Images Une scène de l’émission «Révolution», saison 2, à TVA

Des danseurs demandent à l’équipe de Révolution d’améliorer les conditions de travail sur le plateau de la populaire compétition télévisée, a appris Le Devoir. Et, bien que la production ait assoupli certaines clauses de la troisième saison, qui est présentement en tournage, d’autres éléments — notamment salariaux — gênent encore les danseurs, qui souhaitent poursuivre la discussion en prévision de la quatrième saison.

Du côté du producteur, le Groupe Fair-Play, comme du diffuseur, Québecor Contenu, on estime avoir fait beaucoup de chemin depuis la première saison pour améliorer le sort des danseurs. Tous deux aimeraient que la communauté de la danse prenne davantage en compte les avantages intangibles que confère une participation à la très populaire émission. Les canaux de discussion restent toutefois ouverts, précise Guy Villeneuve, producteur exécutif chez Fair-Play : « C’est le cas depuis la première saison. Le plateau de tournage est très convivial et respectueux, et il le demeurera. »

Le porte-parole des danseurs, Nicholas Bellefleur, salue cette ouverture, mais demande au producteur et au diffuseur de s’engager davantage : « Ils veulent chérir les danseurs et danseuses, mais ils doivent le faire mieux. » À commencer sur le front des cachets.

Lui-même approché en mars dernier pour participer à la troisième saison, M. Bellefleur a vite déchanté. « L’offre ne prenait pas en compte la réalité financière précaire des artistes professionnels en danse », explique l’interprète, qui travaille depuis plus de 10 ans dans le milieu. « Je dois faire des choix quant à savoir si le contrat que j’accepte me permettra de manger et de payer mon loyer. C’est la base. »

Or, le contrat soumis par la production prévoyait un cachet de 200 $ par jour de tournage, mais seulement à partir de la deuxième phase des compétitions. « Il y avait donc trois journées de la phase 1 qui n’étaient pas du tout rémunérées. […] C’est inacceptable », déplore le danseur de 28 ans.

Après vérification, on constate que ce tarif est de surcroît bien en deçà des recommandations faites par l’Union des artistes (UDA), qui suggère 467 $ pour une journée semblable. Le litige n’est pas nouveau pour l’UDA, qui essaie de négocier les cachets versés aux danseurs depuis la première saison de l’émission.

L’affaire est toujours en arbitrage avec le producteur, ce qui empêche le syndicat d’artistes d’intervenir publiquement dans ce dossier complexifié par le fait que professionnels et amateurs s’affrontent à armes égales dans l’émission animée par Sarah-Jeanne Labrosse.

Sous-payé et sous-valorisé

Ébranlé par une offre qu’il jugeait « irrespectueuse », Nicholas Bellefleur a eu le réflexe d’exprimer sa frustration à la communauté de la danse, qui a vite fait corps avec lui.

Épaulée par un avocat, Janelle Hacault, une amie et collègue de M. Bellefleur, a écrit une lettre au Groupe Fair-Play, laquelle a été signée en quelques semaines par 195 professionnels de la danse, dont d’anciens participants à l’émission, comme Kyra Jean Green, Lauri-Ann Lauzon, du duo Kyô, ou encore le finaliste Charles-Alexis Desgagnés.

« On ne voulait pas les affronter, on voulait simplement collaborer, leur expliquer notre situation et préciser comment on aime fonctionner dans notre milieu », raconte Nicholas Bellefleur.

Deux participants à Révolution ont confié au Devoir avoir beaucoup apprécié cette prise de parole commune, expliquant qu’ils ne se sentaient pas eux-mêmes libres de prendre une telle position publiquement. Même aujourd’hui. « Quand j’ai vu que Nicolas faisait pression, je me suis dit : “J’aurais aimé qu’on fasse la même chose quand j’ai participé à l’émission.” Je n’aurais pas dû accepter de participer à ces conditions-là », explique l’une de ces personnes.

Le Groupe Fair-Play a rencontré à deux reprises M. Bellefleur et Mme Hacault, en mai et en juin, afin d’échanger sur la réalité des danseurs professionnels. Est sortie de ces deux rencontres une bonification des cachets : les interprètes toucheront 250 $ par journée de tournage dès la deuxième phase, puis 300 $ à la troisième.

« La phase 1 reste impayée et les tarifs restent en deçà des standards de l’UDA, malheureusement, dit Nicholas Bellefleur. De plus, on n’a toujours pas de compensations pour les répétitions et les heures de studio. »

Les conditions de création restent en effet insuffisantes. « Faire un solo original d’une minute et 30 secondes demande environ 20 heures de travail de création et de répétition en studio. Tout cela n’est pas rémunéré avec Révolution et il n’y a aucune aide pour partager un espace ou rembourser la location d’une salle. Dans d’autres projets, c’est pourtant la base », se désole le danseur. À titre comparatif, la Canadian Alliance of Dance Artists (CADA) exige de payer 300 $ chaque minute de création. Cela amènerait chaque danseur à percevoir 450 $ pour une création scénique de 90 secondes.

Interrogé par Le Devoir, le producteur de l’émission réplique que chaque candidat retenu à l’issue de l’étape des auditions reçoit une compensation financière pour chacune de ses présences. « Au fil des saisons, les compensations et les services donnés aux participants ont été bonifiés et ont évolué », fait valoir Guy Villeneuve. Et les compensations sont les mêmes pour tous les participants, ajoute-t-il. « Lors de leur présence en studio, les candidats ont accès à des collations et à des repas, à un service de physiothérapie, ainsi qu’à l’hébergement à l’hôtel, si nécessaire. »

Mais pour le groupe de danseurs, ces éléments ne sont que « la base » de tout tournage professionnel et ne justifient donc pas le fait de ne pas être payés adéquatement.

Au-delà de la visibilité

En entrevue au Devoir, producteur et diffuseur estiment quant à eux que les danseurs minimisent la visibilité que permet leur participation à Révolution. « De nombreux danseurs se sont vu offrir des occasions exceptionnelles et des portes se sont ouvertes pour eux : contrats pour les chorégraphes ou les danseurs à La voix, à Star Académie, à Célébration, au Cirque du Soleil, dans les spectacles de Véronic DiCaire, pour ne nommer que ceux-ci », dit Denis Dubois, vice-président aux contenus originaux chez Québecor Contenu.

De plus, il rappelle avoir pour but de « faire rayonner les danseurs québécois à l’international » grâce à l’émission, qui voyage désormais un peu partout (en Chine, en Russie, en Lituanie…). « Il va sans dire que chacune des équipes a à cœur la situation des danseurs et est fière de pouvoir les aider à amener leur carrière à un autre niveau, sans parler des maîtres de renommée internationale — Lydia Bouchard, Jean-Marc Généreux et les Twins — qui, comme nous, croient en ce concept et surtout à la portée que représente Révolution pour chacun des danseurs », précise M. Dubois.

Le groupe d’artistes reconnaît que Révolution donne une visibilité non négligeable aux danseurs qui y participent. Mais cela ne compense en aucun cas la sécurité des tarifs standards, y compris pour les jeunes danseurs débutants, dit-il. « Il faut bien commencer quelque part, [participer à Révolution] peut aider la jeunesse et la relève à entrer dans le monde de la danse, à y goûter et à voir s’ils aiment ça ou non. Mais pour ça, il faut créer de bonnes conditions, affirme M. Bellefleur. Présentement, ce qu’on nous propose, c’est de rabaisser les professionnels au niveau des amateurs. Il faudrait faire l’inverse. »

Sinon, tant et aussi longtemps que Révolution n’offrira pas de meilleures conditions de travail et une rémunération appropriée, des artistes refuseront de se prêter au jeu, affirme Janelle Hacault. « L’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit cette lettre était d’informer Fair-Play du fait qu’il y a des danseurs incroyables qui refusent d’auditionner parce qu’ils sentent que leur temps et leur talent ne sont pas valorisés par l’émission. […] Malheureusement, non seulement Fair-Play passe à côté de talents exceptionnels, mais le grand public aussi. Personne n’y gagne. »

Présentement, ce qu’on nous propose, c’est de rabaisser les professionnels au niveau des amateurs. Il faudrait faire l’inverse.

 

Cela amène Nicholas Bellefleur à conclure que le combat qu’il a entrepris ce printemps va bien au-delà de l’émission, car il touche à la valeur qu’on accorde au travail des danseurs. « Certains, comme Révolution, veulent profiter d’une culture et d’une communauté qui ne sont pas les leurs, qui ne leur sont pas familières. On veut simplement rééquilibrer le rapport de force. Il n’y a pas de show sans nous, alors on veut simplement leur faire part de nos expériences, leur expliquer comment on vit en tant que danseurs, pour offrir le meilleur spectacle ensemble. »

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