Anik Bissonnette, la danse chevillée au corps

La danse ne finit jamais de se développer, rappelle Anik Bissonnette.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir La danse ne finit jamais de se développer, rappelle Anik Bissonnette.

Prenant prétexte de nouvelles nominations à l’Ordre des arts et des lettres du Québec, Le Devoir vous invite dans l’imaginaire d’artistes dont le travail exemplaire fait rayonner la culture d’ici. Dernier d’une série de six textes.
 

Un studio de danse ? « L’endroit où je suis le mieux », explique l’ancienne danseuse étoile Anik Bissonnette, aujourd’hui directrice artistique de l’École supérieure de ballet du Québec. Cet antre de la danse constitue pour elle le centre d’« un bien-être total ».

Il tient en quelque sorte du temple, de l’église. Il impose la sérénité autant que le respect.

La passion pour la danse se cheville à Anik Bissonnette pour de bon vers l’âge de 15 ans. « C’est à cet âge qu’on comprend mieux ce que la danse fait pour nous, ce qu’elle nous donne. On se dit alors à quel point on a hâte d’aller à son cours de danse, à quel point on a hâte d’y retourner. »

« Il fallait toujours que je me retrouve dans un studio de danse. » Pour vivre, la danse lui est alors devenue aussi nécessaire que l’air. « Elle devient un besoin dont tu ne peux pas te passer. » C’est « de l’ordre du besoin, de la nécessité », de l’absolu. L’idée de se retrouver sur scène comptait beaucoup moins pour Anik Bissonnette que la joie de se retrouver, jour après jour, au studio à répéter. « Tu sens qu’il y a un manque si tu n’es pas dans cet environnement. »

« On me demande souvent si j’ai fait des sacrifices. C’est sûr que je n’ai pas fait la folle ! J’avais besoin de sommeil. J’avais besoin de bien manger. J’avais besoin de m’entraîner, de ne pas prendre de poids. » Non, elle n’acceptait pas l’invitation d’amis pour sortir et danser. « Je dis toujours que c’est un peu comme de demander à un facteur d’aller faire une marche le soir ! » Reste que rien de tout cela n’a constitué à son sens un quelconque sacrifice.

« Même si je ne danse plus, je suis une danseuse ; je vais le rester jusqu’à la fin de mes jours. C’est ma façon de vivre, ma façon d’être. Ce n’est pas parce que je ne monte plus sur scène que je ne suis plus une danseuse, à l’intérieur de moi. » Elle travaille désormais avec la relève, avec les jeunes, des êtres qui ressemblent à ce qu’elle fut, à ce qu’elle est toujours.

 

Partout et nulle part

Si les jeunes qu’elle encadre à l’École supérieure de ballet du Québec viennent de partout, assure-t-elle, le ballet classique ne vient pas de nulle part. Il porte à jamais la marque de ses origines royales, à la Cour de France. Ce sont des hommes surtout qui en sont au départ les acteurs. Aujourd’hui, la danse classique est l’apanage des femmes, ce qui est appelé à changer, croit Anik Bissonnette, avec le développement de nouveaux publics et, surtout, de genres bien différents que les classiques du XIXe siècle.

« Je pense à un chorégraphe comme Maurice Béjart. Il a amené beaucoup d’hommes à la danse. Ses danseurs étaient classiques, mais il les habillait en t-shirts et en jeans. » Son Boléro de Ravel, qui a connu un énorme succès, propulsé au cinéma par Les uns et les autres. « Il a réussi à attirer des hommes qui voulaient danser. Maintenant, c’est la danse urbaine, le hip-hop, qui vient chercher les jeunes hommes. Pour aller un peu plus loin, ils décident de passer par la danse classique. » Les jeunes ne sont pas forcément attirés directement par cet apprentissage. « Mais ils se disent que pour aller plus loin, il va falloir passer par là. » À l’École supérieure de ballet, seulement 20 % des élèves sont des garçons. « Ce sont d’abord des athlètes. » Puis au contact de cet art, « ils apprennent à être des artistes ».

Même si je ne danse plus, je suis une danseuse; je vais le rester jusqu’à la fin de mes jours. C’est ma façon de vivre, ma façon d’être.

 

« La danse classique constitue la base de toutes les danses. » C’est un peu comme l’apprentissage de la musique classique, insiste l’ancienne étoile de ballet. « Après, tu peux tout faire. »

« Même si on a le style classique, avec des pointes, on travaille avec des chorégraphes extrêmement contemporains. Vous connaissez le travail d’Édouard Lock. Les quinze dernières années, il a chorégraphié sur pointes », comme d’autres qui ont beaucoup fait évoluer la danse classique.

La danse ne finit jamais de se développer, rappelle Anik Bissonnette. « Je le vois, même dans l’entraînement. Maintenant, nos danseurs à l’École sont extrêmement polyvalents. Ils peuvent tout faire. Maintenant, ils peuvent passer du Lac des cygnes et puis danser un Ohad Naharin, un Édouard Lock, une Marie Chouinard ou un autre grand chorégraphe. »

L’insulte

Quand Maurice Duplessis voulait décrire avec mépris un adversaire trop intellectuel à son goût, il le traitait de « danseur de ballet ». C’est un peu comme le conseiller syndical des débardeurs de Montréal qui, après avoir dit en avril dernier à la mairesse Valérie Plante de se la fermer, a tenté de s’excuser en disant qu’il n’était pas « une ballerine ». « Ça me fait penser à Duplessis », affirme Anik Bissonnette en souriant. Prenant très mal le mépris sous-jacent à une déclaration pareille, elle a invité les débardeurs à venir tenter l’expérience de la danse, pour voir à quel point c’est dur. « Qu’ils viennent faire des pointes, pour voir ! »

Chez Anik Bissonnette, la sensibilité préalable de son milieu familial aidait. « J’ai un papa qui a été producteur, réalisateur. » Jean Bissonnette s’était joint, au milieu des années 1950, à la télévision de Radio-Canada. Il produisit plusieurs grandes émissions de variétés. « Maman travaillait au Musée des beaux-arts. Elle était directrice des publications. » Devant l’enfant défilent à la maison des artistes, des humoristes, mais aussi des chanteurs, Gilles Vigneault, Jean-Pierre Ferland, Diane Dufresne. « Probablement que j’ai toujours voulu faire un métier artistique. »

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Mais il fallait trouver à s’affranchir du royaume de son père. « D’autant plus que je chante très mal ! » À ce père, dit-elle, elle pouvait apprendre quelque chose grâce à la danse. » L’homme était complètement fasciné par la discipline des danseurs, ayant fréquenté dans sa carrière Ludmilla Chiriaeff, la fondatrice des Grands ballets canadiens. Sa fille note au passage qu’il a aussi travaillé avec Eva von Gencsy, la cofondatrice des Ballets jazz de Montréal. Bref, il y avait quelques antécédents culturels qui expliquent, en partie, la gloire d’Anik Bissonnette.

Une langue universelle

L’enfant qui s’appelait Anik Bissonnette était gênée. « Quand j’ai découvert la danse, j’ai compris que je pouvais m’exprimer par le mouvement. Quand on danse, on ne parle pas. On réfléchit beaucoup. On écoute beaucoup. » Et on parle en définitive une autre langue, une sorte d’espéranto du corps.

« Quand bien même je me retrouve en Chine, en Russie, en Espagne, en Italie, quand tu rencontres un danseur, même si tu ne parles pas sa langue, ce n’est pas grave. Tu suis le même cours de ballet. Nous comprenons tous la même chose. Il n’y a même pas besoin de se parler verbalement. On parle avec notre corps. » Ses grands amis étaient des Allemands, des Chinois, des Japonais.

La danse n’a pas de frontières, répète Anik Bissonnette. Elle se rappelle un séjour en Union soviétique, à Odessa, dans un grand théâtre auprès de maîtres qui lui enseignent le ballet Gisèle. « Je ne parlais pas la langue. On m’avait dit : “Si tu vois une ligne, mets-toi derrière parce que peut-être qu’au bout il y aura du papier de toilette ou une tomate.” Les danseurs nous ont pris sous leurs ailes. Ils nous sortaient tous les soirs. Ils n’avaient pas le droit, dans ce temps-là. »

Après trois semaines de répétition, le directeur du théâtre l’invite avec Louis Robitaille à danser avec l’orchestre, devant le public russe. « Les premiers danseurs, les étoiles, pour être avec nous sur scène, ont interprété tous les seconds rôles ! Ça, c’est pour moi un moment qui m’a touchée. Ce fut un grand moment qui va rester dans mon cœur à vie et qui reste sans doute dans celui de Louis Robitaille et de la maîtresse de ballet russe qui nous a accompagnés jusqu’à Odessa. »

En Russie, observe-t-elle, l’accessibilité à la culture compte. « Pour ça, c’est extraordinaire. Ça fait des gens cultivés, qui choisissent d’aller à l’opéra, d’aller entendre un concert, de voir un ballet. Quand tu arrives à l’aéroport de Moscou, ce que tu vois, c’est le Bolchoï, le Kirov… Le danseur est encensé en Russie ! Eux vont au théâtre voir un ballet, autant qu’ils vont au cinéma. Ça leur coûte deux dollars ! »

L’État québécois vient d’élever Anik Bissonnette au titre de Compagne des arts et des lettres. Mais ce qui l’intéresse surtout en ce moment, c’est de voir son école déménager dans un nouveau lieu, structuré autour de la reconversion de l’église Saint-Denis, située rue Laurier Est à Montréal. Après tant d’années à rayonner, l’École doit pouvoir compter sur un lieu à la hauteur de sa réputation.



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