La valse des régions

La pandémie a mis en lumière un des angles morts du développement de la danse. Ici, une chorégraphie de Fleuve | Espace Danse, qui est située à Saint-Jean-Port-Joli.
Photo: Fleuve | Espace danse La pandémie a mis en lumière un des angles morts du développement de la danse. Ici, une chorégraphie de Fleuve | Espace Danse, qui est située à Saint-Jean-Port-Joli.

« La pandémie a fait en sorte que plein d’artistes et de chorégraphes se sont tournés vers les régions », indique la chorégraphe Priscilla Guy, qui a déménagé en 2018 sa compagnie de Montréal à Marsoui, en Gaspésie. « Ma boîte de courriels était toujours pleine : les gens voulaient une résidence, une diffusion, se demandaient ce qu’on avait à offrir », dit la directrice artistique et générale de Mandoline hybride.

Dans une lettre ouverte envoyée au Devoir, 15 artistes et directeurs de lieux destinés à la danse en région en appellent à un meilleur soutien pour assurer leur développement et celui de la danse dans leur coin. Et pour répondre à cette nouvelle nécessité, presque une pression, du milieu de la danse, de développer de nouveaux territoires pour présenter des spectacles.

La pandémie, disent Steve Huot (Québec), Annie-Claude Coutu Geffroy (L’Assomption), Francine Châteauvert (Sherbrooke) et d’autres, a mis en lumière un des angles morts du développement de cet art. « La danse professionnelle souffre d’une sévère centralisation à Montréal au détriment d’un déploiement plus prometteur. »

Les chiffres confirment un « montréalocentrisme » réel. Au Regroupement québécois de la danse (RQD), 48 des compagnies membres sont sises à Montréal, 4 à Québec et 6 dans le reste de la province. Du côté des membres individuels, qui comptent les interprètes et les artistes indépendants, 387 sont à Montréal, 42 à Québec, 83 sur le reste du territoire.

« Des défis multiples pesaient déjà sur les organismes de danse en région », ajoutent les signataires de la lettre. « L’absence de conseils des arts régionaux ou de volonté politique locale, la difficulté de consolider un bassin d’artistes professionnels pérenne, la rareté d’infrastructures adéquates, etc. »

Dans la métropole, dit Mme Guy en entrevue, ce que peut apporter le Conseil des arts de Montréal est important. « Il y a d’autres formes de soutien en région, pour l’animation des milieux, et des commandites par-ci par-là, mais ce n’est pas comme un soutien récurrent, et pas aussi substantiel. On ne peut pas espérer avoir des subventions au fonctionnement dans mon coin. Je n’ai pas moins d’argent du Conseil des arts et des lettres du Québec parce que je suis en région, mais je n’en ai certainement pas plus. »

Ce que Mme Guy nomme « la constellation des réalités différentes des régions » rend plus ardue la recherche de solution. « On prend les régions toutes d’un pain. La réalité de faire de la danse à Sherbrooke, à Marsoui, à Rouyn ou à Trois-Rivières, ça n’a rien à voir. Moi, je suis dans un village, rural, en région éloignée. Si j’étais à Gaspé, le centre urbain le plus proche, ma réalité serait complètement différente. Il y a une volonté de développement territorial de la part des conseils des arts, mais à l’heure actuelle, les programmes destinés aux régions sont rares et les enveloppes, insuffisantes. »

Un travail particulier

Ce qu’il faut de travail pour tenir un « centre de danse » en région est aussi mal connu et peu valorisé, estime Pierre-David Rodrigue, directeur de La danse sur les routes du Québec (LDSRQ). « Vivre de la danse là, ça veut dire souvent avoir une école, s’impliquer dans sa municipalité, dans les dossiers locaux et sociaux, faire de la médiation, enseigner, diffuser. L’artiste, elle ne va pas juste créer et danser — car ce sont des femmes essentiellement, il faut aussi le dire. Souvent, elle va être seule pour tout faire. Et souvent, elle est mal évaluée pour son travail », les critères des conseils des arts gérant l’attribution des subsides priorisant « l’excellence artistique ».

« Ça fait juste trois ans que je fais ça et je suis brûlée ben raide », poursuit Priscilla Guy, nommant dans la foulée d’autres artistes, comme Chantal Caron, de Fleuve Espace Danse à Saint-Jean-Port-Joli, qui le font depuis des décennies. « J’accueille 90 artistes par année à Marsoui, il faut le faire. Mais je ne peux pas continuer à ce rythme si mes bases ne sont pas plus solides. Et ça va être plus intéressant de répondre à cet engouement soudain pour la tournée québécoise si on sent qu’on est considérés aussi le reste du temps, si on n’est pas juste là pour accueillir, pis après ça repart — comme en tourisme. »

Expériences et recettes

« Personne n’a à leur dire comment développer la danse dans leur coin, dit Pierre-David Rodrigue. Oui, il faut leur donner plus d’argent, mais surtout plus d’autodétermination. Elles [les artistes] sont les meilleures pour savoir quelle formule mettre en place chez elles — car les formules ne sont pas exportables d’une région à l’autre. »

Comment développer davantage les tournées de danse en région, alors ? Par un effort concerté, croit Mme Guy. « Plus la communauté artistique s’intéresse à ce qui se fait en région, plus ça met la pression sur les conseils des arts pour favoriser cette circulation. On fait aussi partie de l’équation : c’est pourquoi on manifeste publiquement notre désir. »

Selon Pierre-David Rodrigue, il faut donner accès à la danse à un plus large public. « On sait avec l’étude réalisée par Daigle/Saire qu’il y a seulement de 2 % à 4 % de la population qui voit des spectacles de danse — ce n’est pas une question de préférence, mais de simple accessibilité. » LDSRQ compte 21 diffuseurs membres, qui présentent 200 spectacles de danse par année et de 300 à 500 activités de médiation sur le territoire. « On veut passer à une trentaine de ces partenaires. On connaît ceux qui sont intéressés. Ça demande des investissements publics, pour qu’on puisse accueillir un plus grand nombre de diffuseurs. On a un mécanisme prêt à mettre en place, et la recette est éprouvée. »

Au RQD, la présidente, Jamie Wright, souligne « qu’il faut augmenter le soutien des organismes en région, oui, et penser aussi à la répartition des artistes en région et sur le territoire. Qu’ils soient là pour solidifier le réseau, qu’ils puissent y avoir des activités professionnelles. Car ça prend toute une écologie à la danse. »

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