Une vitale intimité

Dans sa présentation, Gerard Reyes explore les tabous du corps et de ses usages.
Marie-France Coallier Le Devoir Dans sa présentation, Gerard Reyes explore les tabous du corps et de ses usages.

Après presque quatre ans de recherche, l’artiste interdisciplinaire Gerard Reyes revient sur scène à l’invitation du Festival TransAmériques. À travers son œuvre Public / Private Parts ou L’origine du monde, il questionne les tabous du corps, de ses représentations et de ses usages, notamment dans la pornographie et sur scène. Un regard cru et sensuel sur l’exploration du plaisir.

Alors qu’il faisait souvent l’aller-retour entre Montréal et Berlin, où il a vécu deux ans, Gerard Reyes a décidé d’entamer un nouveau processus de recherche en 2017, sans savoir, dans un premier temps, où cela allait le mener. « J’interviewais des travailleurs du sexe et des artistes. Au début, je n’enregistrais rien parce que je voulais que ce soit anonyme, incognito, je prenais seulement des notes », se souvient l’artiste de 41 ans.

Finalement, les rencontres et les entrevues s’enchaînent, entre Zurich, Berlin et Montréal et, petit à petit, Gerard Reyes prend confiance et modélise un projet plus concret, proche de la sociologie. « Les travailleurs du sexe m’intriguaient beaucoup. Pourquoi est-ce tabou ? Pourquoi a-t-on peur d’en parler ? Pourquoi condamne-t-on cela et pourquoi les termes associés à ces gens (putes, salopes) sont-ils si péjoratifs ? J’avais envie de plonger là-dedans », détaille l’ancien danseur de Marie Chouinard.

Le plaisir et le corps sensuel

Tout comme dans sa dernière œuvre scénique, The Principle Of Pleasure présentée en 2017 au FTA, Gerard Reyes souhaite explorer le plaisir et le corps sensuel, une caractéristique humaine qui l’interpelle depuis plusieurs années. « Je suis d’origine latine alors le toucher, l’affection entre les corps, c’est très ancré en moi depuis toujours, c’est très naturel. Ça a formé ma personnalité », exprime le créateur non binaire.

Pour lui, les travailleurs du sexe sont des experts dans leur domaine et malheureusement, c’est peu souvent l’image qu’on leur prête. « Ce n’est pas juste rentrer en contact physique avec quelqu’un, ce sont des rencontres humaines ! Pourquoi un client va vers un travailleur ou une travailleuse du sexe ? Quels sont ses besoins ? Il faut qu’on le comprenne en tant que société : quels sont nos besoins humains, affectifs, de toucher, de connexion, de plaisir ? La sexualité, c’est la santé ! », lance-t-il.

À travers Public / Private Parts ou L’origine du monde, Gerard Reyes souhaite libérer la parole autour du sexe, mais aussi créer de l’empathie envers les désirs des uns et des autres. « Il a fallu que je travaille fort pour m’accepter et ensuite réussir à m’ouvrir et ne plus avoir honte à sentir ce que je ressentais, à aimer ceux que j’aimais, à avoir envie de toucher telle personne, à embrasser quelqu’un… Je suis un être humain, j’ai ces désirs et ils sont tout aussi importants que les autres », poursuit-il.

Parallèlement à sa recherche sociologique, à travers des rencontres et des lectures, Reyes a aussi travaillé en studio avec des danseurs et des circassiens pour concevoir un spectacle. Au départ pensée comme un déambulatoire, l’œuvre sera finalement la combinaison de trois solos, entourée par les capsules vidéo des entrevues et pratiques partagées avec les travailleurs du sexe. « C’est une réalité hybride entre vidéo et performance live, raconte-t-il. Je voulais à la fois partager le vécu et l’intime des personnes inspirantes que j’ai rencontrées à Berlin, mais aussi créer un moment de partage sur scène. »

Une réalité nécessaire

Pour concevoir le contenu scénique, le chorégraphe a notamment transmis aux performeurs ce qu’il a appris durant sa formation en éducation sexuelle somatique à Berlin. Cela lui a permis de « créer un environnement sécuritaire pour travailler avec l’intimité et la sexualité ». Il a aussi poussé sa réflexion sur la réalité des travailleurs du sexe et des artistes, qui sont deux métiers différents, mais qui peuvent parfois se recouper d’après lui. « Ça arrive plus souvent qu’on le croit, mais on n’en parle pas. À Berlin, c’est déjà très avancé comme réflexion et je pense qu’on devrait davantage se manifester à Montréal », ajoute-t-il.

Après le combat qu’il a mené pour faire accepter sa sexualité et sa non-binarité, Gerard Reyes pense qu’une grande réflexion doit être faite en ce qui concerne le corps comme objet de désir. « Il y a beaucoup d’aspects de ma personnalité que je n’avais pas la place d’exprimer ou d’explorer parce que notre société les condamne, les opprime… La racine de ça, c’est la même qui nous empêche d’accepter le travail du sexe », dénonce l’artiste engagé.

D’après lui, l’éducation sexuelle reçue à l’école ou par la religion reste encore loin de la réalité et ne permet pas d’ouvrir les gens vers l’empathie. « On nous arrache le désir, la connexion avec les corps et des choses simples comme le toucher, les caresses, l’énergie sexuelle. Ça nous appartient ! Il faut qu’on réorganise la société autour des vraies choses », s’indigne-t-il. Gérard Reyes tient aussi à souligner que la pandémie a exacerbé le besoin de contacts humains : « Quand on est privé de toucher, de partage, on se rend compte à quel point c’est une nécessité humaine. »

Avec Public / Private Parts ou L’origine du monde, Gerard Reyes souhaite « comprendre l’humain » à travers sa façon personnelle d’aborder la nudité, la sensualité et la sexualité, une sensibilité qu’il espère être grand public. « Je ne veux pas que les gens se sentent menacés ou choqués par les sujets, conclut-il. Mon propos cherche justement le contraire : comment se réjouir de notre sexualité et du fait qu’on puisse en parler dans un espace public ? Je souhaite ouvrir une porte de réflexion. »  

FTA, semaine 2 : les choix du «Devoir»

Après Data et Bang bang, Manuel Roque est de retour avec Sierranevada, troisième volet d’une réflexion sur l’anthropocène et la condition humaine. Le chorégraphe-danseur, une perruque blonde, un espace vide ; rien d’autre qu’un corps soumis à des sauts répétés, jusqu’à l’épuisement. Une expérience limite, transformatrice, à attraper sur Le Balcon de l’Église unie Saint-James, jusqu’au 7 juin.

Le créateur multidisciplinaire 2Fik est de retour avec La romance est pas morte, 2Fik !, une performance étalée sur huit jours, qui nous amène sur le terrain miné d’un site de rencontres où il se démultipliera en cent profils flamboyants, chacun ayant ses propres caractéristiques physiques, ses aspirations amoureuses, ses exigences sexuelles. À la Cinquième Salle de la Place des Arts, jusqu’au 9 juin.

En langue innue, Meshtitau veut dire « il a tout détruit, saccagé sur son passage ». Soleil Launière, artiste multidisciplinaire pekuakamilnu originaire de Mashteuiatsh, en a tiré une ode aux racines et à la guérison. Son Meshtitau prendra la forme d’une performance qui invite à réparer les liens brisés avec le territoire et les ancêtres. Au Jardin du Musée d’art contemporain, du 4 au 6 juin.

Public/Private Parts ou L’origine du monde

Gerard X Reyes, à l’Édifice Wilder — Espace danse, du 10 au 12 juin.