Mélanie Demers conjugue l’inachevé au féminin pluriel

Avec «La Goddam Voie Lactée», Mélanie Demers pense entreprendre un nouveau cycle de création qui lui permettra de se libérer de la pression du succès.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Avec «La Goddam Voie Lactée», Mélanie Demers pense entreprendre un nouveau cycle de création qui lui permettra de se libérer de la pression du succès.

Habituée à utiliser les corps et la connexion physique entre ses interprètes, Mélanie Demers a dû revoir ses méthodes de création en cette période si particulière. Avec La Goddam Voie Lactée, elle explore le féminin sans s’en contenter, à travers une réflexion sur l’inachevé.

Mélanie Demers travaillait sur sa pièce Post coïtum quand elle s’est fait arrêter en plein vol à cause de la pandémie mondiale. « J’ai décidé de tuer ce spectacle… J’en avais besoin pour laisser émerger autre chose », se rappelle la chorégraphe de renom. Elle puisera son inspiration au cœur de l’actualité brûlante de l’été dernier. « Black Lives Matter, la deuxième vague de dénonciations de harcèlement et d’agressions sexuelles, la pandémie… C’était très chargé collectivement et politiquement », se souvient-elle. Comment, dans ces conditions, «continuer d’avoir une réflexion pertinente» quand aumême moment «on se questionne sur l’aspect essentiel de ce qu’on fait ? », se demande-t-elle alors.

En parallèle à son projet Cabaret noir, qui puise à même l’identité noire et la négritude, La Goddam Voie Lactée a doucement pris la forme d’« une réflexion sur la féminité » qui l’a fait questionner ses choix artistiques en profondeur. « Je me suis rendue compte qu’étrangement je donnais beaucoup de lumière aux hommes. Ça m’a surprise, je me suis remise en question », raconte la directrice artistique de la compagnie MAYDAY. Entourée par des femmes, tant du côté des interprètes que dans l’équipe technique, Mélanie Demers a donc décidé de se « plonger dans la psyché féminine », un lieu qu’elle a souvent — et sciemment — mis de côté, se considérant elle-même plus naturellement connectée à l’énergie masculine, très « yang ». « On réfléchit à ce que ça veut dire être une femme, mais aussi à comment voir le monde depuis ce point de vue-là », ajoute-t-elle.

C’est une réflexion sur le destin, sur ce qui est écrit, sur les partitions qui sont programmées pour nous, ce à quoi on obéit et comment on s’extirpe de nos conditions pour réaliser que c’est impossible

 

En plus de repartir de zéro, Mélanie Demers, comme tous les artistes, a dû s’adapter aux mesures sanitaires qui empêchent notamment le toucher entre les danseurs. « Ça a changé ma façon de créer, toutes mes habitudes ont été reconsidérées pour cette pièce. D’habitude, je joue beaucoup avec la chair, la peau, la proximité. Je dis toujours “plus proche”, mais là, ce n’était pas possible », raconte-t-elle.

Afin de connecter ses interprètes malgré la distance imposée, la créatrice s’est penchée, avec la complicité de sa collaboratrice, la musicienne Frannie Holder, sur des éléments sonore divers : la voix, celle qui parle, comme celle qui chante. Leurs combinaisons aussi. « La voix est devenue un élément harmonisateur qui nous a unies », se réjouit Mélanie Demers. Reliée aux autres par le son, la chorégraphe a travaillé avec en tête l’image d’une galaxie où chaque interprète incarne à elle seule une planète.

« Elles se tournent autour pour que le système global fonctionne, mais elles n’ont pas besoin de se toucher. Étrangement, avec cette attraction et l’organisation de l’espace, le contact ne manque pas tant que ça, on sent une connexion sous-jacente, marécageuse, observe-t-elle. Au lieu de regarder les feuilles d’un arbre se toucher au vent, on sent les racines, et ça crée une vraie sensualité. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La chorégraphe Mélanie Demers

Travailler l’absurdité

En studio, la chorégraphe d’Animal triste (2017) a senti une liberté de création qu’elle n’avait « pas ressentie depuis vraiment longtemps ». « Je pouvais arriver en studio sans trop de préparation pour laisser émerger des propositions non psychologisées, quelque chose de viscéral, de profond, sans chercher une accroche précise ou fabriquer du sens », analyse la créatrice.

Grâce à « l’extrême générosité » de ses interprètes, Mélanie a pu explorer le thème de l’absurdité liée à la place de l’individu sur Terre. D’après elle, la création qu’elle a fait naître est intense de par la nature de sa proposition, mais légère de par son format composé de courts numéros. Au final, ce qui en émerge, « c’est une réflexion sur le destin, sur ce qui est écrit, sur les partitions qui sont programmées pour nous, ce à quoi on obéit et comment on s’extirpe de nos conditions pour réaliser que c’est impossible [de s’en détacher entièrement] », réfléchit l’artiste.

Avec La Goddam Voie Lactée, Mélanie Demers pense entreprendre un nouveau cycle de création qui lui permettra de se libérer de la pression du succès. « Les choses ont tellement été remises en question ! En studio, je n’ai jamais été autant dans l’émerveillement de voir la beauté des choses advenir sous mes yeux, c’est un genre de gratitude constante », se réjouit-elle, impatiente de voir son œuvre sur scène avec des interprètes sans masques. La gratitude vient aussi de l’intérêt du public pour retourner voir du spectacle vivant : La Goddam Voie Lactée, a affiché complet en quelques heures : « On est tellement heureux de faire salle comble même si c’est seulement devant 42 personnes ! »

La Goddam Voie Lactée

De Mélanie Demers. Dans le cadre du Festival TransAmériques, au théâtre Rouge du Conservatoire de musique et d’art dramatique de Montréal, du 3 au 6 juin. Le spectacle devrait partir en tournée dans la prochaine année, avec l’espoir de gagner l’Europe dès 2022.



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