Un solo pour laisser le temps prendre son temps

Dans «Se dissoudre», explique Catherine Gaudet, « il y a cette espèce de question de se laisser porter par le temps qui passe, les forces, les énergies qui nous bougent de l’intérieur ou de l’extérieur, mais sans y mettre de volonté. On est parties de ça. Et après, moi, je mets ma patte un peu partout [rires]».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans «Se dissoudre», explique Catherine Gaudet, « il y a cette espèce de question de se laisser porter par le temps qui passe, les forces, les énergies qui nous bougent de l’intérieur ou de l’extérieur, mais sans y mettre de volonté. On est parties de ça. Et après, moi, je mets ma patte un peu partout [rires]».

« Je voulais voir comment, en dehors de la volonté, un mouvement peut se transformer de lui-même », indique Catherine Gaudet, parlant de sa nouvelle pièce, Se dissoudre. Car après le quintette très réussi qu’était L’affadissement du merveilleux (2018), la chorégraphe revient au solo, en signant pour Marie-Philippe Santerre Se dissoudre.

Cette nouvelle pièce questionne le temps, la patience, dit la chorégraphe. C’est aussi un travail sur les effets scénographiques — lumières, musiques — et leurs répercussions. « Qu’est-ce qui se révèle » quand un mouvement se transforme par lui-même, demande la créatrice, « qu’est-ce qui était caché sous ce mouvement-là, que les simples forces environnementales ou la simple force intérieure peuvent nous révéler ? ».

Si Catherine Gaudet passe régulièrement par le solo, c’est toujours un peu par hasard, confie la chorégraphe, presque par accident. Ou par invitation. C’était le cas pour les trois pièces qui tissaient Tout ce qui va revient(2018), composées pour Sarah Dell’Ava (à partir d’une étude pour un travail de maîtrise en danse), Clara Furey (avec une courte pièce pour un Cabaret Gravel), et Louise Bédard (avec une courte pièce pour un collectif, Pluton, de La 2e porte à gauche). C’est encore le cas pour Se dissoudre, qui se voit propulsé par un contexte pandémique et sanitaire qui valorise les pièces de peu d’interprètes.

Sa dernière création prépandémique, L’affadissement du merveilleux, a marqué pour la chorégraphe un virage — c’est elle qui le dit. La pièce était merveilleusement écrite, au cordeau, et permettait aux interprètes — et au public par procuration — de frôler la catharsis. C’était aussi l’entrée, analyseMme Gaudet, « dans une nouvelle période artistique, où je m’attarde beaucoup à la question du temps. Oui, le corps ; et oui, le mouvement ; c’est dans mon écriture depuis toujours ».

« Mais j’avais, je pense, laissé de côté la question du temps, poursuit la chorégraphe, qui arrivait, oui, mais plutôt dans un deuxième temps. Je me focalisais avant vraiment sur le corps, l’interprète, l’individu qu’est l’interprète. » Que ce soit dans Au sein des plus raides vertus (2014) ou auparavant dans le duo Je suis un autre (2012). « Depuis L’affadissement, je me suis beaucoup attardée à la question du temps, dans une espèce de visée plus contemplative. »

« C’est comme si en vieillissant mon regard s’usait plus facilement, ou se fatiguait plus facilement, explique la créatrice. Je deviens très attachée à prendre le temps de voir les choses ; à voir une chose à la fois aussi se déployer, se développer devant moi. Ça, ça se poursuit absolument dans le solo. »

Détente et disponibilité

Se dissoudre est aussi né directement de L’affadissement. La danseuse Marie-Philippe Santerre y était stagiaire et doublure, apprenant de côté tous les rôles pour être en mesure de remplacer au pied levé n’importe lequel des cinq interprètes qui devait se désister. « À la fin, il restait des heures au stage, explique Mme Gaudet. Je me suis fait offrir une recherche de création de deux semaines, de la recherche pure et simple. On n’avait pas de but. » À la fin, 20 minutes de pièce existaient.

Se dissoudre devait être présenté en novembre dernier, et a été annulé par le reconfinement. Avec l’avantage collatéral de laisser encore plus de temps pour la création. « Franchement, ça a été un processus super satisfaisant. On se sentait privilégiés de pouvoir travailler. Et on a eu deux semaines d’entrée en salle au mois de novembre avec tous les concepteurs. Je n’ai jamais vécu une entrée en salle aussi détendue. Tout le monde était disponible, et super heureux d’être là. Ç’a été un très beau moment de création, où on avait le temps de déposer nos yeux, de manière concentrée, sur ce qu’on était en train de créer. »

Dans Se dissoudre, continue Catherine Gaudet, « il y a cette espèce de question de se laisser porter par le temps qui passe, les forces, les énergies qui nous bougent de l’intérieur ou de l’extérieur, mais sans y mettre de volonté. On est parties de ça. Et après, moi, je mets ma patte un peu partout [rires]. Je viens cadrer le tout dans l’espace, dans la gestion des durées ; j’ai eu un souci peut-être un peu graphique, même. Mais la prémisse vient du désir de s’extirper de la volonté et de la contrainte de l’efficacité du temps. Pour moi, c’est de l’ordre de suivre le courant, de se laisser couler, oui, sur les différentes contraintes ou les différentes usures ou différentes fatigues qui vont se présenter à nous ; et ne pas résister à ça, mais les embrasser, finalement. »

Tout en testant peut-être, glisse au détour la chorégraphe, la patience.

 

À voir en vidéo

Se dissoudre

Un solo chorégraphié par Catherine Gaudet pour Marie-Philippe Santerre. À l’Agora de la danse, du 11 au 15 mai.