La danseuse France Geoffroy s'est éteinte

France Geoffroy n’a jamais arrêté de danser malgré un accident de plongeon qui l’a placé en fauteuil roulant lorsqu’elle avait 17 ans.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir France Geoffroy n’a jamais arrêté de danser malgré un accident de plongeon qui l’a placé en fauteuil roulant lorsqu’elle avait 17 ans.

La silhouette d’un danseur handicapé, « j’appelais ça le corps mystère, le corps mystérieux », dit l’artiste en danse Sophie Michaud. Elle se remémore avec délicatesse le parcours de la grande dame de la danse que fut son amie, décédée le 30 avril dernier.

À 17 ans, France Geoffroy se dirige vers une formation en danse lorsqu’un accident de plongeon la laisse quadriplégique. Clouée sur un fauteuil roulant, elle décide de tenter de repousser les frontières de la danse au Québec.

Après un stage en Angleterre, elle importe en Amérique la « danse intégrée ». Cet art conjugue sur scène artistes handicapés et artistes non handicapés. Par le truchement de mouvements hors norme, les chorégraphies redéfinissent la vision du public sur les corps et célèbrent l’humanité des danseurs. Le “mouvement fonctionnel” devient alors « mouvement poétique », décrit Sophie Michaud. « Les partenaires viennent ouvrir des possibilités à travers des appuis, des crochets, la prise de poids de l’autre, la prise de fauteuil ».

Le « mouvement préféré » de France Geoffroy : l’extension du dos dans son fauteuil, selon Sophie Michaud. « On avait trouvé des manières de se lancer vers l’arrière, d’être dans une grande extension, d’ouvrir son plexus solaire, son regard, son champ perceptuel finalement. »

La reconnaissance d’abord

Pour que la danse intégrée en vienne à être reconnue dans le milieu, France Geoffroy fonde au tournant des années 2000 la troupe « Corpuscule Danse ». Elle portera durant plus de 20 ans les chapeaux de directrice générale, de directrice artistique et d’interprète. Sa persévérance mènera le Conseil des arts du Canada à reconnaître toute la légitimité de la danse intégrée.

Elle est allée chercher les diffuseurs, elle est allée chercher le public. La valeur artistique est maintenant reconnue.

 

L’artiste Marie-Hélène Bellavance, elle-même handicapée, souligne la difficulté avec laquelle composait France Geoffroy. « Comme artiste, on ne veut pas tout le temps s’associer au milieu du handicap. Au départ, il y a quand même des tabous à travers ça. C’est moins bien vu. C’est vu comme une pratique plus amateur. Comme artiste, on se pose des questions. Je veux être vue comme une artiste à part entière », souligne-t-elle.

C’est surtout le soin avec lequel France Geoffroy monte ses spectacles qui changera le visage de cette danse atypique, selon Marie-Hélène Bellavance. « À force d’en voir et que ça soit professionnel, dans une rigueur artistique, elle est allée chercher les diffuseurs, elle est allée chercher le public. La valeur artistique est maintenant reconnue », dit-elle.

Le côté « militant » de France Geoffroy en fait aussi une figure de proue de l’inclusion des personnes handicapées. « C’est confronter le spectateur, confronter le regard, aller dans des zones où c’est moins évident. Choisir de poursuivre cet art-là, pour la communauté, c’est très parlant, ajoute-t-elle. C’est un super modèle de persévérance. »

Le parcours de France Geoffroy aura été marqué par plusieurs prix, dont celui du Gouverneur général, division civile en 2017.

Enseigner

La danseuse tétraplégique est aussi reconnue pour avoir ouvert de nombreuses portes dans un milieu parfois difficile d’accès, au sens propre du terme. « S’il n’y a pas d’ascenseur vers un studio, il n’y a pas de danse pour les personnes en situation de handicap », rappelle Sophie Michaud. « C’est aussi bête que ça. »

Au-delà de la mise en place de studio adaptée, France Geoffroy a aussi enseigné à un public amateur les rudiments de la danse intégrée, dans une volonté de démocratiser cet art.

Durant les dernières années de sa vie, « c’était devenu sa dernière obsession », témoigne Sophie Michaud. « Elle voulait que son œuvre se poursuive dans le développement d’ateliers, de camps d’été, pour les enfants et pour les parents. Pour donner du répit aux parents, l’art peut vraiment aider beaucoup. »

Par l’entremise d’ateliers, nombre d’élèves ont retrouvé un sens poétique à leur état, ajoute-t-elle.

« Il y a un espace d’expression à travers une mobilité accrue qui vient de cet espace poétique qui est mis en place. À un moment donné, c’est comme si le handicap était transcendé », explique Sophie Michaud, qui reconnaît le legs inestimable que France Geoffroy laisse derrière elle.

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