Danse - La porno humaniste de Dave Saint-Pierre

Dans La Pornographie des âmes, de Dave Saint-Pierre, c’est moins la nudité de la chair qui heurte que celle de l’humaine condition. — Source Dave Saint-Pierre
Photo: Dans La Pornographie des âmes, de Dave Saint-Pierre, c’est moins la nudité de la chair qui heurte que celle de l’humaine condition. — Source Dave Saint-Pierre

Attention à ceux que la nudité pourrait choquer... Dans La Pornographie des âmes, une quinzaine d'interprètes se mettent littéralement à nu sur scène pendant près de deux heures. Hommes, femmes, gros, maigres, grands et petits, toute la gent humaine y est représentée, tournée en dérision ou glorifiée, mais surtout écorchée vive. La fresque chorégraphique et théâtrale de Dave Saint-Pierre vaut le détour, bien qu'il s'agisse pour l'instant d'un work-in-progress.

Car c'est moins la nudité de la chair qui heurte que celle de l'humaine condition. «Le plus difficile pour la plupart des gens, ce n'est pas de se mettre tout nu, c'est de parler de ses affaires personnelles», rapporte le jeune chorégraphe. À travers sa danse, un art qui déjà le confine à la marge, il donne corps et voix à tous les êtres marginalisés, fragilisés de ce monde — les gros, les faibles, les craintifs — mais ne le sommes-nous pas tous? «Je ne veux pas dire que mon show est autobiographique, mais j'ai quand même peur de ne pas être à la hauteur des attentes de la société...», confie-t-il.

Dave Saint-Pierre laisse une grande place à ses interprètes, qui donnent ainsi libre cours à leurs petits drames quotidiens, magnifiés par une habile mise en scène. «Ce sont les problèmes qu'on vit, souligne-t-il en porte-parole de sa génération. Je n'ai pas forcé les choses, c'est venu tout seul.» Le traitement est tantôt hyperréaliste, tantôt nimbé d'une poésie douce ou troublante. La violence et le sexe sont omniprésents, à l'instar des préoccupations des 20-30 ans et de ce que déversent les grands médias. «Nous, les 20-30 ans, nous sommes là pour essayer de faire en sorte que les choses changent, mais je crois que ça va prendre cinq, six, dix ou vingt générations avant que ça se fasse. Si je peux faire un petit bout de chemin pour que changent un peu les façons de voir le monde... »

La vingtaine de brefs tableaux s'enchaînent déjà bien huilés, ponctués de motifs récurrents, d'humour savamment dosé, et enrichis de choix musicaux éclectiques, à forte composante dramatique: un suicide; un viol; le tango d'un couple hétéro ou homo — la fin ou le recommencement d'une relation? — sur fond de Ne me quitte pas, version Nina Simone; une femme qui laisse des messages tour à tour désespérés, tendres ou haineux à son mari qui l'a laissée pour un homme; un médecin qui marque le corps d'une grosse femme en prévision de sa liposuccion, tout en débitant des horreurs sur l'obésité. En filigrane, il est question de voyeurisme et d'exhibitionnisme, de la part de l'artiste et du spectateur. «J'aime l'art pour l'art, le trip esthétique», affirme-t-il. Mais il aime aussi la provocation. Ici, «les deux s'entrecroisent tout le temps».

Présenté le printemps dernier au petit théâtre de Tangente, le work-in-progress s'arrête un soir à l'Usine C dans le cadre des célébrations de Divers/Cité, avant d'être baptisée en bonne et due forme en Europe. «C'est génial de pouvoir voir comment mon spectacle fonctionne sur une grande scène», se réjouit le chorégraphe, qui s'envolera à l'automne pour l'Allemagne, au Festival Dance 2004 de Munich, qui l'accueillera dans une salle deux fois grande comme l'Usine C — huit fois le gabarit de Tangente.

Avant même la présentation de la mouture finale de son oeuvre, le jeune chorégraphe a bouleversé public et critique. Dans la foulée de cette création-choc, le Festival de théâtre des Amériques s'est montré intéressé à lui commander une création. Et il participait récemment au mégaspectacle de clôture du Festival international de jazz, qui commémorait le 25e anniversaire de l'événement montréalais et le 20e du Cirque du Soleil. «C'est une grosse année», reconnaît-il, mi-enthousiaste, mi-affolé.
- La Pornographie des âmes, le 28 juillet, à l'Usine C.