Estelle Clareton prend l’anxiété au corps

La chorégraphe Estelle Clareton a été marquée par le tsunami qui a eu lieu en décembre 2004 dans l’océan Indien. Elle a alors décidé de fouiller le phénomène climatique pour mieux le comprendre et le «transférer» dans le corps de l’interprète, Esther Rousseau-Morin (nos photos).
Photo: Stéphane Najman La chorégraphe Estelle Clareton a été marquée par le tsunami qui a eu lieu en décembre 2004 dans l’océan Indien. Elle a alors décidé de fouiller le phénomène climatique pour mieux le comprendre et le «transférer» dans le corps de l’interprète, Esther Rousseau-Morin (nos photos).

Après plusieurs péripéties et reports, la plus récente création d’Estelle Clareton, Bouleversement, prendra enfin vie sur scène. Inspirée par le tsunami meurtrier qui a ravagé les côtes de la Thaïlande en 2004, la chorégraphe s’immerge dans la mécanique interne et profonde de l’anxiété pour en dévoiler les répercussions parfois extrêmes, mais aussi dans la beauté qui peut en émerger. Un thème qui retentit d’autant plus fort aujourd’hui que nous nous sommes tous collectivement occupés à nous débattre avec un autre genre de lame anxiogène, soit la troisième vague de COVID-19.

Estelle Clareton a vraiment été marquée par le tsunami qui a eu lieu en décembre 2004 dans l’océan Indien. « Je me suis questionnée sur la façon dont j’aurais réagi par rapport à cette vague, tout ce rapport à l’appréhension, à la réaction au stress… », se souvient la chorégraphe. Elle a alors décidé de fouiller le phénomène climatique pour mieux le comprendre et le « transférer » dans le corps de l’interprète, Esther Rousseau-Morin.

Entamée il y a plus de six ans, la pièce s’est modelée au fil des recherches, des répétitions et de la vie de l’équipe de création. « C’est un projet qui vit en moi et avec moi depuis très longtemps », précise Estelle Clareton. Dans Bouleversement, la chorégraphie, la musique, la lumière et la scénographie créent une performance « quasi muséale » où une distance se crée entre le spectateur et la scène.

Photo: Stéphane Najman L’interprète, Esther Rousseau-Morin

C’est une pièce en deux parties qui sera présentée sur la scène de l’Agora de la danse. Dans la première, l’interprète Esther Rousseau-Morin vivra en solo les étapes qui jalonnent un moment d’anxiété, en déséquilibre permanent. « Lorsqu’il y a un tsunami, il y a un temps où les eaux se retirent lentement, mais constamment, alors j’ai voulu travailler sur un plancher mouvant. Ainsi, je cherchais à provoquer, dans le corps d’Esther, la sensation de la perte de contrôle et de l’incompréhension », explique Estelle Clareton.

Par la suite, la danseuse bascule dans un univers plus lumineux, interne et lent. « On s’est inspirées de l’univers de Louise Bourgeois, avec ses grandes araignées [sa fameuse Maman, dont une des incarnations trône au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa], raconte-t-elle. Le décor se transforme, on passe d’une horizontalité à quelque chose de plus onirique, organique. »

Redorer l’anxiété

D’une manière plus large, la chorégraphe a voulu aborder l’anxiété, un trouble dont elle souffre personnellement. « Depuis que je l’assume et que j’en parle, je vois que beaucoup de gens en vivent aussi autour de moi. L’anxiété, ça se travaille, ça se défait par des déconstructions mentales, notamment, mais c’est très difficile », confie-t-elle. De plus, elle estime que c’est un mal encore méconnu, souvent considéré comme « une faiblesse, un manque de solidité face à la vie ».

« Qu’est-ce qui se passe concrètement dans le corps et jusqu’où ça peut mener ? Mon but, c’est de partager cette expérience, mais aussi de briser le tabou et la solitude auxquels peut amener l’anxiété », explique-t-elle. Pour ce faire, elle a étudié là encore les mécanismes concrets du phénomène. « L’anxiété, c’est projeter des catastrophes. Le cerveau, lui, croit à ce que tu penses, donc si tu imagines que tu vas te faire frapper par une voiture, ton corps va réagir comme si c’était vrai. Si tu te vois aux Bahamas, même chose ! » raconte la chorégraphe, fascinée par ses nombreuses découvertes.

Photo: Stéphane Najman L’interprète, Esther Rousseau-Morin

Bien qu’Estelle Clareton ne souhaite pas faire de lien direct entre sa pièce et la situation actuelle, le thème du stress et de l’anxiété tombe à pic en ces périodes sombres dictées par la COVID-19. « C’est troublant que la pandémie soit arrivée au moment même où je voulais aborder ce thème. Des fois, les choses se relient », dit-elle avec philosophie.

Elle espère cependant que la pièce pourra apporter « de l’espoir » aux spectateurs. « C’est très important pour moi de ne pas faire vivre cette anxiété au public. Ma pièce est plutôt un témoignage visuel où l’on accompagne un personnage dans une période difficile de son existence, mais avec beaucoup de compassion et même de beauté. C’est un partage d’expérience, un témoignage intense, mais pas trash », détaille la créatrice.

En effet, bien qu’elle aborde un sujet intime et délicat, la chorégraphe n’a pas voulu livrer une pièce « totalement désespérante » ou moralisatrice. Au contraire, elle pense que de l’anxiété peut naître une forme de création, de nouveauté. C’est d’ailleurs ce qu’elle a vécu lors du processus durant lequel elle s’est ouverte à une création plus « instinctive, mystérieuse et animale », loin de ses habitudes en danse et en théâtre qu’elle apprivoise depuis près de 20 ans. « C’était inédit pour moi, je suis vraiment allée ailleurs, plus loin dans l’ombre et dans la lumière avec cette proposition, poursuit-elle. J’ai l’impression que c’est un nouveau départ pour moi en tant que créatrice. »

 

Bouleversement 

Un solo d’Estelle Clareton, chorégraphié en collaboration avec l’interprète Esther Rousseau-Morin. À l’Agora de la danse du 28 avril au 1er mai. ​Webdiffusion disponible dès le vendredi 7 mai.