Danse à quatre

Les metteurs en scène Jérémie Niel (au centre) et Félix-Antoine Boutin (à droite), avec la chorégraphe Louise Bédard, en répétition
Valérian Mazataud Le Devoir Les metteurs en scène Jérémie Niel (au centre) et Félix-Antoine Boutin (à droite), avec la chorégraphe Louise Bédard, en répétition

« Est-ce que la danse et le théâtre peuvent se rencontrer, ce n’est pas une question suffisante. Ça, j’ai déjà la réponse », lance le metteur en scène Jérémie Niel quand on lui demande quel est le cœur de Face-à-face, son nouveau duo en coproduction avec Danse-Cité.

Sur scène, la chorégraphe Louise Bédard et le metteur en scène Félix-Antoine Boutin se questionnent et interprètent, ensemble.

Ils s’accompagnent, parlent de leurs pratiques et visions de l’art. Ils jouent. Ils jouent le couple. Ils sont, et dans une complicité évidente. Ils jouent à être dans un jeu de miroir aux limites floues, comme a pu voir Le Devoir lors de son passage en répétition.

Jérémie Niel travaille régulièrement avec des danseurs (Croire au mal, Elle respire encore, 2012 et 2018), et régulièrement avec des chorégraphes. Il retrouve pour Face-à-Face la chorégraphe Catherine Gaudet (L’affadissement du merveilleux), qui avait avec lui signé Roméo et Juliette (2016).

« La plongée dans une œuvre ne se fait pas du même endroit chez les danseurs ou les acteurs, analyse M. Niel. Ça passe pas par les mêmes canaux. L’art ne se loge pas à la même place en eux. Je trouve ça super beau, faire danser Félix-Antoine et faire parler Louise, et travailler avec cette fragilité de chacun. »

Car oui, Félix-Antoine Boutin, metteur en scène (Histoire populaire et sensationnelle, Petit guide pour disparaître doucement), est ici acteur — un rôle qu’il déteste, dit-il, qu’il évite. Et ici, il est acteur qui danse : « Je ne suis pas habitué d’avoir un corps chorégraphié. Je commence tout juste à trouver mon intégrité dans ces gestes », confie-t-il. Louise Bédard, excellente danseuse, aussi chorégraphe d’une œuvre longue durée — entamée de longue haleine, et composée de plusieurs pièces au souffle long (La démarquise, Dans les fougères foulées du regard) —, se retrouve, elle, bousculée par le monde de paroles de ces gars de théâtre.

« C’est pas dans mon habitude de parler sur scène. Ce qui m’intéresse, c’est de ramener ces affaires-là avec le mouvement. Ça, c’est extraordinaire, et créer des partitions sonores avec le mouvement, aussi. Dans ce processus, c’est sûr, les mots me dépassaient. Ça parle beaucoup. Beaucoup. C’est nourrissant, ce fricotage de la parole, le retrait de la danse — un beau retrait, car je véhicule la danse dans le spectacle à travers mon souffle », dit-elle.

L’art du discours sur l’art

La pièce, indique Jérémie Niel, débutera comme une discussion avec des artistes, comme un acte de cette fameuse médiation culturelle devenue incontournable pour les créateurs, mais toujours parallèle à la création.

Elle se terminerait, si les mesures sanitaires le permettaient, sur un long baiser romantique, incarné et passionné — celui de l’affiche du spectacle. Entre les deux, des changements de points de vue et de perspectives, pour transformer l’œuvre en prisme à facettes où se reflètent et dévient l’art et les discours sur l’art ; et les discours sur l’art dans l’œuvre.

« Il y a là un danger de se regarder le nombril, admet M. Boutin, mais je pense qu’ici, l’art est plus notre point focal pour parler de choses intimes, Catherine [Gaudet], Jérémie, Louise et moi. »

La plongée dans une oeuvre ne se fait pas du même endroit chez les danseurs ou les acteurs. Ça passe pas par les mêmes canaux. L’art ne se loge pas à la même place en eux.

 

Jérémie Niel : « On ne parle pas de l’art en général : on parle de nos pratiques. Et on s’amuse : on en parle, et on le fait après. Pour moi, c’est une histoire de dévoilement. On montre le brouillon, l’idée, et ce qu’est la toile finale ensuite. On dévoile la mécanique, en se demandant si c’est intéressant de la révéler. »

Le tout à travers la relation. « Ce qui est important pour moi, comme chorégraphe ou interprète, c’est la relation que j’entretiens avec mon partenaire sur scène, explique Mme Bédard. C’est elle qui tient tout. Tout ce que je fais est en fonction de lui ; il est toujours présent ; c’est cette écoute que je trouve si importante sur scène, de ne pas y être juste dans son monde, même s’il faut aussi créer ce monde-là [intérieur]. »

M. Boutin renchérit : « On s’est rencontrés, Louise [Bédard] et moi, à travers cette création-là, et dans l’incertitude : moi, je ne suis pas habitué à être sur un stage, elle n’est pas habituée au travail théâtral. Je pense que cette incertitude faisait partie de la présence d’interprètes que Jérémie recherchait. Rapidement, Louise et moi, poursuit-il, on s’est liés d’une amitié de travail qui dépasse tout — et qui est vraie. Des fois, on discute ensemble après la scène, s’amuse M. Boutin, et dans la salle ils sont mêlés, ils ne savent plus si on est en train de jouer ou non. C’est drôle. C’est un réel échange, ce qu’on fait sur scène, et c’est ça qui est beau. Le réel et la fiction rentrent ici aussi là-dedans ; c’est vraiment par rapport à l’autre qu’on réussit la traversée » qu’est ce Face-à-face.

Les deux interprètes en état de vertige, précisent-ils, les deux ensemble, se tenant, s’appuyant.

Face-à-face

Une production Danse-Cité et Pétrus. Création et mise en scène de Jérémie Niel, chorégraphie de Catherine Gaudet, interprétation de Félix-Antoine Boutin et Louise Bédard. À La Chapelle scènes contemporaines, du 6 au 11 avril 2021.