Les démarches solidaires se multiplient en danse

Il y avait longtemps que Kim-Sanh Châu et Louise Michel Jackson caressaient l’idée de travailler ensemble.
Photo: Gaëlle Komar Il y avait longtemps que Kim-Sanh Châu et Louise Michel Jackson caressaient l’idée de travailler ensemble.

Une crise peut pousser à plus d’entraide et de solidarité dans un monde rempli d’incertitudes et de difficultés. C’est notamment ce que l’on constate dans le milieu de la danse à Montréal. Plusieurs organismes, artistes et diffuseurs mettent en ce moment en place des initiatives afin de maintenir l’art vivant, malgré tout.

Des démarches solidaires qui amènent la création sur des terrains qui gagneraient à être préservés, même de l’autre côté de la pandémie, estime le milieu, qui s’apprête à sortir de son long engourdissement pandémique, le 26 mars prochain, avec la prudente réouverture, à petites jauges, des salles de spectacles.

L’organisme Danse-Cité avait déjà en tête d’offrir des espaces aux artistes, et ce, bien avant la pandémie. « J’avais envie de redonner ses lettres de noblesse à la recherche et à la création », se rappelle la directrice artistique et générale, Sophie Corriveau. Dès la première fermeture des salles de spectacles, plusieurs artistes se sont vu offrir des résidences de création, une pratique que Danse-Cité a décidé d’élaborer davantage l’automne dernier. L’idée est d’offrir un espace de résidence à des artistes et de les rémunérer grâce au fonds d’urgence reçu par l’organisme. « C’était évident pour nous que cet argent devait aller directement aux artistes », dit Mme Corriveau.

En février, Danse-Cité a donc lancé une nouvelle plateforme appelée Espaces recherche où chaque artiste, ou petit groupe d’artistes (mesures sanitaires obligent), est invité à s’approprier l’espace du MainLine Théâtre pendant une semaine. Libres de leurs horaires, les danseurs l’investissent comme bon leur semble. « Ils peuvent simplement aller rêver en studio s’ils le veulent », explique la directrice.

Pour ce premier « Espaces recherche », Sophie Corriveau et Ellen Furey, conseillère à la programmation, ont choisi des artistes dont les démarches artistiques les interpellaient. Parmi eux, on retrouve Victoria Mackenzie, alias Vic Versa, Hanako Hoshimi-Caines ou encore Kim-Sanh Châu et Louise Michel Jackson. « Ça faisait vraiment longtemps qu’on voulait travailler ensemble, mais on ne trouvait jamais l’espace nécessaire, alors la proposition de Danse-Cité est tombée vraiment au bon moment », explique Kim-Sanh Châu.

À la suite de plusieurs annulations de spectacles et d’une année 2020 plutôt calme sur le plan des projets, les deux artistes ont apprécié le fait d’avoir un espace pour elles, sans attente de résultats. Une réalité très rare dans le milieu des arts. « Pour demander une bourse, on nous demande d’articuler un projet sans même l’avoir expérimenté en studio parce qu’on ne peut pas investir d’argent pour en louer un. Là, on a du temps et pas de pression pour justifier un quelconque travail. Ça fait du bien », résume Louise Michel Jackson.

Pendant toute la semaine, Louise et Kim-Sanh ont lu, filmé, discuté, exploré physiquement et réfléchi à une future pièce qu’elles aimeraient créer ensemble. « Ce processus qui se veut antiproductif à la base, puisqu’il n’y a pas de résultat à livrer, est finalement très productif. On a travaillé énormément de matériel. Pour moi, c’était une de mes plus belles résidences jusqu’à maintenant », confie l’artiste vietnamo-française. Heureuse de constater l’enthousiasme des artistes, Sophie Corriveau espère pouvoir continuer d’offrir ces espaces. « Il faut garder à l’œuvre la création, quelle que soit la situation. C’est tellement essentiel », dit-elle.

Créer une communauté

En plus de valoriser la création, la solidarité qui émane de ces initiatives est un des aspects que Sophie Corriveau espère préserver. « Je suis contente de voir que les organismes se serrent les coudes et soutiennent les artistes. Je l’apprécie, cette entraide », dit-elle. Même constat du côté de Bernard Lagacé, directeur général de Diagramme – gestion culturelle.

D’après lui, la pandémie a permis de rapprocher l’ensemble du milieu de la danse. « Je constate vraiment un élan que je n’ai pas vu dans le milieu depuis longtemps, et ça, je trouve ça assez beau », raconte-t-il.

C’est dans cet effort commun de partage de ressources que le directeur a décidé de mettre en place à l’automne l’initiative Studios solidaires. « Lucie Grégoire avait peur que son studio ferme, alors on a décidé de lui acheter des banques d’heures et de les mettre à la disposition des artistes. »

Pour les sélectionner, Diagramme fait alors un appel de projets, ouvert à la communauté des arts vivants. « Pour nous, c’était important de l’ouvrir à tout le monde », explique le directeur. Et la réponse fut forte. En à peine quelques semaines, 56 propositions ont été reçues. « Les artistes en ont vraiment besoin. » Finalement, ce sont sept artistes qui ont été retenus pour la première cohorte de Studios solidaires.

Parmi eux, Jacques Denis Poulin a pu profiter de ces 50 heures de studio pour peaufiner son solo.

« J’ai étalé les heures sur trois semaines. Ça a comblé un gros trou et ça m’a permis de vraiment travailler sans pression », raconte le chorégraphe. Initialement prévue sur scène en octobre 2020, sa pièce Punch Line a finalement été victime de la deuxième vague de COVID-19. « On manque toujours de temps en création et je n’avais pas vraiment le budget nécessaire pour ajouter six mois de travail, alors la résidence est tombée à pic ! » se souvient-il.

Ces initiatives solidaires devraient durer, d’après Jacques Denis Poulin. Elles sont pour lui synonymes d’une plus belle communauté de la danse.

« Avant, tout le monde tirait un peu son bout de couverture pour avoir le plus de ressources possible. Maintenant, on se rend compte qu’on peut partager des outils, s’entraider. C’est une super leçon d’humilité pour le mieux. J’espère que ça va durer », dit-il. L’appel de projets pour une deuxième édition a lieu jusqu’au 12 mars.

Pour d’autres, la communauté reste divisée et la pandémie n’aurait qu’exacerbé les écarts entre les artistes. « Les artistes qui n’étaient pas soutenus avant la pandémie le sont encore moins. Et ceux qui sortaient du lot n’en reçoivent peut-être même plus », selon Kim-Sanh Châu. Un avis partagé par sa complice, Louise Michel Jackson. « Beaucoup de danseurs restent invisibles et ne dansent même plus, parce qu’ils n’en ont plus l’occasion », dit-elle.

Jacques Denis Poulin espère de son côté que ce mouvement solidaire permettra de montrer « les plus fragiles ». « Certaines compagnies ou artistes n’ont même pas de voix pour se battre, dit-il. Le milieu n’est pas viable et équitable, alors c’est bien qu’il y ait une remise en question. »