Danse - Antonio Gades: feu le flamenco

La finesse d'une jambe, le zapateado véloce et ciselé... On ne verra plus Antonio Gades serrer les poings, caresser le sol d'une élégante glissade. Il n'enlacera plus Cristina Hoyos, qui fut une de ses plus fidèles partenaires, sauvage et fière. Après bien des départs, quand on le croyait en Suisse, alors qu'il voguait sur son bateau à Cuba, le bailaor qui a rénové le ballet flamenco est mort mardi, à l'âge de 67 ans, des suites d'un cancer.

L'homme restera associé à une femme, Carmen. Il dansera plus de 2000 fois ce ballet, qu'il créa en 1983. Impossible d'oublier la courbure des corps d'Antonio et de Cristina, s'affrontant ou s'épousant dans un duo passionnel, mortel, qui reste un des plus beaux moments du flamenco.

Écriture

Antonio Gades ne fut pas seulement un danseur à la précision extrême, clarifiant chaque pas dans l'espace, chaque trajectoire. Il fut un maître de ballet qui a, en quelques créations — il ne fut guère prolixe —, sorti le flamenco des tablaos pour touristes et l'a propulsé sur les scènes internationales. Sans lui enlever sa noirceur ni le banaliser dans des mises en scène bourrées de clichés sur l'Espagne, comme on en voit trop.

En s'appuyant, en se ressourçant auprès de grands auteurs comme Federico Garcia Lorca ou Lope de Vega ou auprès d'un compositeur comme Manuel De Falla, il a fait passer le genre de la pratique individuelle à l'écriture chorégraphique. Pour définitivement affirmer que cette réelle discipline artistique pouvait demeurer populaire, tout en étant associée aux plus grands créateurs.

Complice du cinéaste Carlos Saura, il va avec lui amener la danse dans les salles de cinéma, avec un franc succès. En trois films, Noces de sang (1981), Carmen (1983) et Amor Brujo (1986), ils cosigneront des créations qui appartiennent autant à l'histoire de la danse qu'à celle du cinéma — deux arts qui souvent ne font pas bon ménage.

Hargne

Pour en arriver là, il a fallu bien des pas, répétés infiniment dans les studios, du travail, encore et encore, car Gades, qui aimait à dire de lui-même qu'il n'était pas un génie, pouvait mettre plus de deux ans pour créer un ballet, quand il ne s'absentait pas carrément par passion de la vie ou de la mer.

Il claqua bien des portes, annonça plusieurs fois sa retraite, ferma en 1975 la compagnie qu'il avait fondée en 1961, quitta le Ballet national d'Espagne en 1980, après l'avoir dirigé pendant deux ans, élargissant et consolidant son répertoire. Car le chorégraphe, outre le flamenco, avait une grande connaissance des danses populaires.

Mais son respect de la culture espagnole ne l'empêcha pas de clamer que l'Espagne était un pays «de la corruption» où ne régnaient plus que l'argent et le plus grand individualisme. Agnostique, militant antifranquiste, communiste convaincu, vantant les mérites de Fidel Castro, Gades n'a eu de cesse qu'il ne réveille les consciences.

Le reste, il allait le danser sur la scène, demeurant le symbole du flamenco «noir». Sa fascination pour les femmes, lui qui ne quitta jamais Carmen, il la doit en grande partie à Pilar López. Maîtresse flamenca, également passionnée par l'écriture chorégraphique, elle l'engagea en tant que premier danseur de sa compagnie, lorsqu'il avait 16 ans. «C'est elle, disait-il, qui m'a appris l'éthique du flamenco, qui consiste à porter la culture d'un peuple sur la scène du théâtre sans le prostituer.» Tous ses ballets lui rendent hommage, comme à Vicente Escudero, qui lui a enseigné la danse des bras et la position des mains.