Plus de la moitié des danseurs au Québec pensent se réorienter

Extrait de «Papillon» d’Helen Simard, dont la présentation en salle a été contrecarrée par le coronavirus, et reprise en ligne.
Photo: Do Phan Hoi Extrait de «Papillon» d’Helen Simard, dont la présentation en salle a été contrecarrée par le coronavirus, et reprise en ligne.

Plus de la moitié des danseurs reconsidèrent leur choix de carrière dans le contexte de la pandémie. Cette donnée-choc, tirée d’un sondage mené par le Regroupement québécois de la danse (RQD) et dévoilé mardi, est issue de questions posées en octobre dernier ; c’est-à-dire avant l’annonce que la fermeture des salles de spectacles en zone rouge se prolongerait jusqu’en 2021. Le pire serait donc encore à venir, selon des spécialistes du milieu. Est-ce la mort annoncée du cygne pour la danse au Québec ?

De mars à août 2020, 32 % des 130 artistes répondants au sondage du RQD n’ont eu aucun contrat. 40 % ont vu leur niveau d’activités baisser. Le pourcentage d’artistes sans emploi est passé de 4 % à 12 %. Sur les sondés qui songent à la réorientation (52 %), 4 % seulement souhaitent rester dans le milieu de la danse. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg, selon Parise Mongrain, directrice du Centre québécois de ressources et transitions pour danseurs (CQRTD), qui a pour mission d’aider la reconversion professionnelle de ces artistes.

« C’était à prévoir, indique Mme Mongrain en entrevue. J’ai encore mon courriel du 15 mars [au début du confinement], où je parlais des multiples tournées et contrats qui s’arrêtaient, des créations stoppées, des entraînements qui ne se faisaient plus, des compagnies internationales qui ne viendront plus — tout ce qui nourrit en d’autres temps l’âme des danseurs ! Autant de choses qui changent le quotidien du danseur, biologiquement et financièrement. » Le CQRTD a noté depuis mars une hausse remarquable de demandes d’aide au changement d’orientation. « La transition vers une autre carrière fait partie de la réalité de la danse. C’est pas nouveau », explique Mme Mongrain. « La COVID précipite plusieurs de ces transitions. Quand la deuxième vague a commencé, mon cœur a fondu. Je savais que ç’allait assommer les danseurs. Je pense que le gros des demandes va nous arriver l’an prochain » et que davantage de danseurs entameront alors une réorientation.

Vivre de peu, très peu

Le milieu tient encore, par un fil : celui de la Prestation canadienne d’urgence (PCU), et désormais celui de la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE). Ces mesures ont « permis d’atténuer les impacts financiers sur les individus lors de cette première vague de crise », peut-on lire dans le sondage du RQD. La majorité des répondants (60 %) se sont prévalus de la PCU. Elle a permis à 50 % d’entre eux de stabiliser leur situation financière ; 37 % ont même vu leur situation s’en améliorer. C’est qu’il faut savoir que les gens de la danse ont l’habitude de vivre de peu. En 2010, le salaire moyen d’un danseur ou chorégraphe au Québec était de 27 600 $, bien sous le salaire moyen québécois de 34 000 $, selon l’Institut de la statistique du Québec.

« Au moment où on se parle, ça va encore à peu près, indique Félix Bourret, responsable de la recherche au RQD. Les créations se poursuivent en studio. On n’en est pas encore aux bouchons qui vont forcément se produire quand la diffusion va reprendre [NDLR : trop de créations pour trop peu de possibilités de diffusion en salle de spectacle]. L’incertitude est pour la suite. Au RQD, ce qui nous inquiète le plus, c’est la précarisation des individus. L’argent distribué par les conseils des arts actuellement va aux organismes ; tous les programmes de subventions qui s’adressent aux artistes sont axés sur la création. Mais tous les danseurs ne sont pas des chorégraphes, loin de là ! Les artistes individuels sont extrêmement touchés. On doit repenser les structures, mais les conseils des arts ne cessent de répondre qu’on ne peut pas prévoir l’avenir. Avec ce genre de réponses, on ne peut effectivement pas penser de solutions pour l’avenir des danseurs », se désole M. Bourret.

La grande danse de la vie

Au CQRTD, Parise Mongrain pointe le tout nouveau projet-pilote Projet Cohérence. On y offre un accompagnement et des bourses (4000 $ par individu) à dix danseurs émergents de développer un choix de carrière parallèle soutenant sa pratique en danse. « On se range à l’évidence, à laquelle j’ai longtemps résisté moi-même : le statut socio-économique des danseurs n’est pas près de changer. Aussi bien mettre des mesures en place pour préserver le talent. » C’est cette même question, comment préserver les talents ?, qui se pose dans le contexte de la COVID. « Cette mesure pourrait particulièrement être efficace en ce moment, surtout pour les danseurs qui songent à une transition d’arrache-cœur à cause du contexte, possiblement temporaire. Et si on profitait du temps qu’on a actuellement pour acquérir d’autres compétences, nourrir des projets différents, compatibles avec la danse ? En plus, ça coûte vraiment pas cher… »

Mme Mongrain croit de plus qu’une légère adaptation au nouveau Programme d’aide à la relance par l’augmentation de la formation (PARAF), pour l’ajuster à la réalité de la danse, en ferait une aide juste aussi pour les étudiants en danse.

« Car il faut penser également à préserver l’investissement des gouvernements dans la formation des artistes. C’est malheureux : on investit dans la formation de jeunes artistes, et en raison de l’échec du marché, on les laisse partir très tôt ensuite. »

Au RQD, on nomme également l’établissement d’un revenu de base garanti ou d’un statut d’intermittent du spectacle suivant le modèle français parmi des solutions possibles ; tout comme la prolongation des PCU et PCRE.

Car on peut voir du bon, aussi, dans les contextes, même difficiles, qui forcent les transitions. L’occasion de se repenser. « Et il y a des grossesses, aussi… chuchote Parise Mongrain, le sourire dans la voix. Je peux prédire un baby-boom chez les danseurs pour 2021. »  

Portrait du danseur type (2010)

Selon la dernière grande étude, Portrait des conditions de pratique de la profession de la danse au Québec (2010), 650 danseurs et chorégraphes pratiquaient au Québec la danse professionnelle. Chez les membres du RQD cette année, 85% se déclarent pigistes. Il y a très peu de salariés en danse au Québec. Selon la même étude de 2010, la grande majorité des danseurs et chorégraphes étaient travailleurs autonomes seulement, à 59,2 %. 14,8 % étaient salariés seulement. Il faut considérer que depuis, les deux grandes compagnies qu’étaient La La La Human Steps et O Vertigo ont fermé.


À voir en vidéo