Faire fleurir la danse en pandémie

Les danseurs Daphné Laurendeau et Danny Morissette en répétition au studio White Wall en juillet dernier
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les danseurs Daphné Laurendeau et Danny Morissette en répétition au studio White Wall en juillet dernier

Le Devoir s’est invité dans le processus créatif de La question des fleurs, un projet né à la faveur de la pandémie pour redonner un espace de travail et de création aux artistes privés de scènes et de salles de répétition. Récit d’un parcours inspirant dont les premiers fruits pourront bientôt être cueillis.

26 juin 2020

Cela ne fait que quelques semaines que le Québec est sorti du confinement. Déjà, cela se sent, les pratiques en danse ont commencé à changer, tant sur le plan personnel que sur le plan professionnel. Lancé dès le mois de mai par l’Agence Mickaël Spinnhirny, le projet a permis de rallier quatre chorégraphes — Andrea Peña, Ismaël Mouaraki, Dominique Porte et Christophe Garcia — autour de la construction d’une nouvelle œuvre.

« On était tous mal pris par les circonstances, mais on avait tous la volonté d’agir. Pas d’attendre que quelque chose se passe », se souvient Ismaël Mouaraki. La glace sera brisée sur Zoom, un artifice, pour ne pas dire une béquille, devenu rapidement une habitude dans les derniers mois. Le but de l’aventure ? Fusionner la créativité de quatre chorégraphes aux univers différents pour faire danser ceux qui ne le peuvent plus.

Mickaël Spinnhirny, qui chapeaute le projet, ouvre la séance avec de bonnes nouvelles : « Quatre villes ont confirmé qu’elles allaient accueillir le spectacle cet automne. Il y aura aussi une avant-première à la salle Pauline-Julien. » Il parle aussi d’une résidence en septembre à Montréal, « si tout va bien… » Des si, il y a en a encore pas mal dans la tête des chorégraphes qui rencontrent des difficultés à créer dans les parcs, les salles de répétition étant alors encore fermées.

Photo: Adil Boukind Le Devoir

Une fois les doutes partagés vient le temps d’évoquer le sujet de cette réunion, à savoir la musique. C’est par le biais d’un document partagé sur la Toile que chacun a pu écouter et voter. « On n’est pas en avance, alors il va falloir choisir rapidement. Donnez chacun votre top-3 », exige Mickaël Spinnhirny.

Des discussions distanciées s’ensuivent. Chacun interagit, les uns après les autres, avec quelques bogues techniques. Après plus de 30 minutes d’échanges, les créateurs font le point, mais échouent à trancher. Conciliant, Mickaël Spinnhirny, accorde un peu plus de temps. « Mais il faut qu’on tranche la semaine prochaine ! »

Les chorégraphes se quittent en promettant d’envoyer un horaire aux danseurs impliqués dans le projet, Daphné Laurendeau et Danny Morissette, car les studios sont de nouveau accessibles, à effectif réduit. Ils devront aussi filmer leur avancement afin d’en faire part aux autres. Une autre façon d’être ensemble, même à distance.

8 juillet 2020

Daphnée et Danny ont rendez-vous au studio White Wall pour leur deuxième répétition avec Ismaël. Pas d’embrassades, tout le monde reste à distance, encore peu habitué à ces nouveaux codes. Il faut être cinq maximum en studio. On se compte, tout est OK. « On va garder ce qu’on a et approfondir », explique Ismaël tout en installant sa caméra.

Les deux interprètes, duo sur scène comme dans la vie, sont collés, front contre bouche. Deux corps ensemble, connectés. Ça fait du bien à voir, cette intimité. Le chorégraphe, quant à lui, dirige et corrige en restant loin, aucun contact n’étant possible avec les danseurs. Il donne quelques directions pour provoquer et structurer les improvisations : « Quand vous êtes tous les deux dans le même axe, c’est l’fun, c’est une forme intéressante. Jusqu’où on peut aller avec ça ? » questionne Ismaël.

Le créateur s’intéresse aussi au ressenti des deux danseurs. « C’est difficile », exprime Danny. « On a besoin de pratique », poursuit Daphnée.

À cette étape, Dominique Porte, elle, a fait trois séances Zoom avec les interprètes, tout comme Christophe Garcia. Andrea Peña, elle, n’a pas commencé le processus.

4 septembre 2020

Rendez-vous à l’Agora de la danse. Une petite quinzaine de personnes — diffuseur, proches des danseurs, chorégraphes, techniciens… — se réunissent pour une première présentation publique de La question des fleurs. L’ascenseur est accessible pour deux personnes à la fois, le chemin à l’intérieur de l’Agora est désormais balisé, les chaises sont éloignées et le masque est obligatoire pour tout le monde. Mais les gens sourient et sont heureux de se retrouver dans un studio de danse.

Il reste quatre semaines de résidence. Ismaël a travaillé environ 35 heures avec les interprètes, Dominique et Andrea 20 h, Christophe 8 h.

Cela fait plusieurs semaines déjà que les restrictions ont été levées. Le monde du spectacle reprend peu à peu ses repères, prévoit des spectacles pour l’automne, avec des salles réduites, des marquages au sol et l’obligation des masques pour les spectateurs, jusqu’à ce qu’ils soient assis à leur place. « Si tout va bien, le 1er novembre, on fait la première au Centre culturel de l’Université de Sherbrooke », se réjouit Mickaël.

C’est la première fois qu’ils enchaînent les quatre pièces devant public : « Ça fait du bien de danser devant du monde », exprime Danny.

Photo: Adil Boukind Le Devoir

15 septembre 2020

Centre culturel Notre-Dame-de-Grâce. Tout le monde est présent, toujours à distance, masque au visage. C’est devenu naturel, presque une habitude. Le spectacle est près d’être terminé. Les quatre pièces sont désormais finies, il ne reste qu’à peaufiner les transitions, à rendre le tout cohérent. Les quatre chorégraphes font un bilan de cette création, à la fois inhabituelle et riche.

« On a tous appris les uns des autres, croit Ismaël. Quand je vois leurs univers, ça m’inspire beaucoup, ça m’a fait sortir de mes patterns. Et je pense que le chorégraphe a de plus en plus besoin de sortir de sa zone hermétique, de son travail, souvent solitaire. Décloisonner, il n’y a rien de plus sain. »

Pour les interprètes aussi, l’expérience a été unique. « Même s’il a fallu s’adapter à la technologie et aux conditions, c’était super intéressant. Il y a eu de gros challenges à surmonter, mais en même temps, on a appris beaucoup », calcule Daphnée.

D’après Andrea, cette période trouble amène du positif et un espace de discussion dans le milieu de la danse : « On est dans une étape de transformation. Oui, on est dans le deuil des choses qu’on connaissait avant la COVID, mais je trouve que c’est un moment idéal pour se questionner. Il y a beaucoup d’artistes qui veulent casser les murs du théâtre, travailler à l’extérieur, avec des installations, dans des formats différents… Ce moment nous donne l’espace pour écouter ces envies qui sont moins traditionnelles et faire de la place. La transformation, ça fait mal. Mais ce sont de belles douleurs. »

Octobre 2020

À l’heure où ces mots sont écrits, le Québec est plongé en pleine deuxième vague. Les salles de spectacle en zone rouge ont fermé leurs portes jusqu’au 28 octobre. L’équipe de La question des fleurs s’est vu reporter sa seule représentation du mois d’octobre. Toutes les autres représentations sont maintenues. Pour l’instant. « L’idée était d’être flexibles avec ce projet, explique Mickaël, alors c’est le moment d’appliquer nos idées. » Quitte, une fois de plus, à étirer le temps. Pour ces fleurs-là, il n’y a pas de saison qui tienne, elles fleuriront l’heure venue.

La question des fleurs

En tournée au Québec cet automne, cet hiver et au printemps avec des escales notamment à Sherbrooke, Sept-Îles, Gaspé ou Amos. En avant-première à la salle Pauline-Julien le 30 octobre. À Montréal en mai 2021.