Festival Quartiers Danses: réinventer la danse par le son et l’image

«Souche», de Morgane Le Tiec, est la première incursion de la chorégraphe dans la vidéo.
Photo: Yann-Manuel Hernandez et Xavier Curnillon «Souche», de Morgane Le Tiec, est la première incursion de la chorégraphe dans la vidéo.

Depuis plus de vingt ans, le Festival Quartiers Danses parcourt les quartiers de Montréal pour y dévoiler la danse sous toutes ses formes. Expositions d’arts visuels, performances en salle, à l’extérieur, courts métrages et conférences ont toujours alimenté le festival pour démocratiser la danse auprès du grand public. Se réinventer est dans son ADN, mais en cette année chamboulée par la crise sanitaire mondiale, l’adaptation a dû être haussée d’un cran.

Impératifs sanitaires obligent, la programmation se concentre sur les performances extérieures, la diffusion en ligne d’entrevues et de films de danse inédits. Fervent de propositions originales, le festival accueille une « performance téléphonique », Elles, imaginée par l’artiste multidisciplinaire Andrea Peña, qui concentre ces enjeux.

La création d’Elles a débuté il y a maintenant deux ans, sous l’impulsion de Catherine Wilson et la directive chorégraphique d’Andrea Peña. L’idée derrière ce projet était de mettre en lumière la réalité de cinq femmes danseuses, aux parcours, cultures et visions différents. « C’est quoi, être une femme dans le monde actuel ? Ça soulève plusieurs questions floues et complexes. On voulait donner la parole à des artistes singulières en les mettant sur scène », se rappelle Andrea Peña.

Avec les frontières fermées, une crise sanitaire en plein développement et cinq interprètes éparpillées aux quatre coins du monde, il est finalement impossible de programmer le spectacle. La chorégraphe a donc cherché comment rapprocher le public et ses artistes, malgré la distance. « À cause de la COVID, on a perdu le degré d’intimité qu’on avait avec les gens. Le seul moyen qui reste, c’est le téléphone », explique la chorégraphe.

Chacune chez elle, les interprètes Catherine Wilson, Kyana Lyne, Kaitlyn Ramsden, Roxanne Dupuis et Marijoe Foucher ont exploré un thème qui leur tenait à cœur : engagement féministe, culture autochtone, mémoire collective, tradition acadienne et exploration somatique. Cinq perspectives uniques qui se dévoilent maintenant au bout du fil.

« On cherche à créer un lien avec un inconnu. Maintenant, c’est plus difficile, il y a la distanciation sociale, c’est compliqué d’avoir quelque chose d’intime. Puis, on veut livrer toute la complexité de ces femmes aux cultures différentes, aux féminités diverses, et dresser des portraits qui dévoilent ce qu’elles apportent chacune à notre société », dit la créatrice.

Malgré la déception engendrée par l’impossibilité de dévoiler Elles sur scène, Andrea Peña retire beaucoup de positif de cette expérience. « C’est sûr que les restrictions empêchent beaucoup de choses, mais si on les embrasse, c’est un moment passionnant pour la recherche. On a vécu des moments très riches au cours de ce processus exceptionnel », dit-elle.

Ça tourne !

En plus de sa performance téléphonique, Andrea Peña dévoilera Monique, un film de danse, moyen très prisé par les salles de spectacle et les festivals pour continuer à faire vivre la danse, partout dans le monde. « Je me sens à l’aise avec la caméra, c’est très intuitif chez moi. Je n’ai pas besoin de planifier le mouvement, je crée directement sur place le jour du tournage », explique-t-elle.

La chorégraphe Morgane Le Tiec, quant à elle, a préféré penser le mouvement avant de se lancer en solo avec Souche. « J’ai fait une recherche de mouvements au début sans penser à la caméra, mais j’ai rapidement essayé des plans, des angles avec mon téléphone pour me faire une idée », raconte la jeune chorégraphe, qui a pris son rôle de réalisatrice très à cœur.

Pour Andrea Peña, créer un film nécessite une flexibilité plus accrue chez le chorégraphe. Sa création s’est entièrement faite en collaboration avec la vidéaste Bobby Léon, qui donne elle aussi son regard sur l’œuvre, et l’interprète Jean-Benoît Labrecque.

La fondatrice de la compagnie Trip the Light Fantastic, Kyra Jean Green, présentera quant à elle Touch à Quartiers Danses, réalisée avec sa complice Brittney Canda. Pour la chorégraphe, la création s’est faite comme d’habitude. Elle n’a pas essayé de penser spécifiquement aux plans de caméra. « Ce qui était surtout difficile, c’étaient les conditions de tournage. On passait la journée avec les masques, on désinfectait le matériel toutes les cinq minutes pour garantir la sécurité de tous », se rappelle-t-elle.

Malgré ces conditions inédites, la créatrice souligne son intérêt pour le film, notamment la permanence et la perfectibilité qu’il permet. « La vidéo reste pour toujours, contrairement à un spectacle sur scène qui est éphémère. J’aime les deux, mais je trouve ça super de pouvoir diffuser son travail à travers le monde. Ce que j’aime aussi de la caméra, c’est que tu peux choisir le meilleur moment, vraiment montrer ce que tu veux, ce que tu aimes le plus », raconte la chorégraphe diplômée de la Julliard School.

Pour Morgane Le Tiec, c’est l’étendue des possibilités créatives qui lui a plu avec ce nouveau média. « On peut créer de la magie, intégrer des ellipses, passer d’un plan à l’autre, changer de costume… Et au-delà de l’aspect technique, il faut se questionner sur l’émotion : par quoi elle passe ? Ce n’est pas seulement le mouvement, mais toute l’image qui compte. Je me suis beaucoup attachée à l’esthétisme de la pièce », dit la jeune artiste en évoquant son solo Souche.

Qu’elles soient débutantes ou plus expérimentées dans la création de films de danse, les trois femmes s’accordent sur l’envie de réitérer l’expérience, quel que soit l’avenir qui nous attend.

« C’est construire une chorégraphie, mais avec des images. Ça donne plusieurs couches qui peuvent apporter des émotions nouvelles et autres que celles qu’on ressent en salle grâce à la plus grande proximité que permet la caméra, conclut Morgane Le Tiec. Ça ajoute un langage, et c’est vraiment passionnant. »

Elles / Monique // Souche /// Touch

D’Andrea Peña et Catherine Wilson / D’Andrea Peña x Bobby León // Morgane Le Tiec et Xavier Curnillon /// De Kyra Jean Green et Brittney Canda /// Dans le cadre du Festival Quartiers Danses, du 11 au 18 septembre.