Guillaume Côté prône le partage des solitudes

Guillaume Côté s’est réservé une capsule vidéo. Le danseur et chorégraphe a élaboré son solo à partir d’une musique composée par Éric Champagne, une pièce qui sera interprétée au piano par Yannik Nézet-Séguin.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Guillaume Côté s’est réservé une capsule vidéo. Le danseur et chorégraphe a élaboré son solo à partir d’une musique composée par Éric Champagne, une pièce qui sera interprétée au piano par Yannik Nézet-Séguin.

Au cours des derniers mois, Guillaume Côté a vu plusieurs de ses activités professionnelles paralysées par la crise sanitaire. Après l’interruption des représentations de Roméo et Juliette, le spectacle du Ballet national du Canada donné en mars à Toronto, puis l’annulation de Crypto, une création pour quatre interprètes que Danse Danse devait offrir en mai au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, le danseur et chorégraphe a décidé que le Festival des arts de Saint-Sauveur (FASS), qu’il dirige depuis 2014, ne connaîtrait pas le même sort.

Le 29e FASS prendra donc une forme numérique, une collaboration avec l’Orchestre Métropolitain (OM) et son chef Yannick Nézet-Séguin joliment intitulée Une solitude partagée. « Le Festival a pour mission de supporter la création, de favoriser la découverte et le rayonnement des meilleurs créateurs en danse et en musique, rappelle Guillaume Côté. C’est pourquoi j’ai choisi de réunir 20 artistes québécois de haut calibre, de jumeler 10 compositeurs et compositrices à 10 chorégraphes et de leur proposer un exercice pas banal. »

Cadavres exquis

Le résultat : dix solos dont la chorégraphie a été élaborée à partir de la musique soumise, dix œuvres qui font écho à la crise et aux bouleversements qu’elle entraîne. « Je voulais que les pièces traduisent cette incertitude dans laquelle nous vivons en ce moment pour le meilleur et pour le pire, précise le directeur artistique. Il s’agit véritablement d’un partage de solitude, une manière de bousculer nos habitudes. La méthode mise davantage sur la juxtaposition que sur la collaboration. Au terme de l’exercice, j’en suis convaincu, nous aurons droit à des cadavres exquis qui ne manqueront pas d’originalité. »

Cette crise que nous vivons, c’est peut-être un bon moment pour descendre la danse de son piédestal, ouvrir un peu plus grand la porte, faire en sorte que les artistes et le public se rencontrent à mi-chemin

 

Les solos ont été ou seront filmés en plein air, dans les paysages enchanteurs de la ville de Saint-Sauveur, du centre-ville jusqu’au bord de l’eau, par le réalisateur Louis-Martin Charest. Au fil des semaines, du 5 juillet au 6 septembre, les capsules de plus ou moins 15 minutes seront offertes gratuitement sur les sites du FASS et de l’OM, ainsi que sur YouTube et sur Vimeo.

« Ce n’est probablement pas une formule à laquelle j’aurais pensé sans l’avènement de cette crise, reconnaît Guillaume Côté. Quand le monde s’arrête, que le quotidien est bousculé, ça donne l’occasion, non pas de se réinventer, mais bien de se rediriger, de développer quelque chose d’inédit et de tout à fait complémentaire. Ce volet numérique, qui rend la danse et la musique plus accessibles que jamais, pourrait très bien subsister et s’ajouter dans les années à venir aux spectacles présentés sous le grand chapiteau et sur la scène extérieure du Festival. »

Rencontres humaines

En complément des solos, les capsules vidéo contiendront des entrevues qui fourniront de l’information sur le cheminement et le travail des artistes. « La diffusion d’une œuvre filmée sur Internet ne traduit pas toute l’humanité de la danse, reconnaît Guillaume Côté. Mais le média et son rayonnement nous permettent de donner accès aux créateurs et aux créatrices d’une manière exceptionnelle. On peut inciter les êtres humains à s’exprimer, à converser, à expliquer… Lorsque Marie Chouinard met des mots sur sa pièce, qu’elle dévoile un contexte, qu’elle aborde ses inspirations, qu’elle transmet un peu de son âme, en somme, qu’elle vulgarise son processus, ça donne une tout autre appréciation de l’œuvre. »

« Cette crise que nous vivons, ajoute Côté, c’est peut-être un bon moment pour descendre la danse de son piédestal, ouvrir un peu plus grand la porte, faire en sorte que les artistes et le public se rencontrent à mi-chemin. » Ainsi, le directeur artistique s’entretiendra avec les chorégraphes (dont la plupart sont aussi les interprètes des solos) Eva Kolarova, Andrew Skeels, Vanesa G.R. Montoya, Virginie Brunelle, Margie Gillis, Daina Ashbee, Marie Chouinard, Anne Plamondon et Crazy Smooth.

Yannick Nézet-Séguin discutera quant à lui avec les compositeurs Maggie Ayotte, Isabelle Panneton, François-Hugues Leclair, Roozbeh Tabandeh, Marie-Pierre Brasset, Alejandra Odgers, Louis Dufort, Éric Champagne, Cléo Palacio-Quintin et Marc Hyland. En ce qui concerne les musiciens, tous membres de l’OM, ils s’exécuteront en direct dans la nature, faisant entendre une dizaine d’instruments différents, du cor français à la clarinette en passant par le hautbois, le picolo et le trombone.

Échos visuels

Bien entendu, Guillaume Côté s’est réservé une capsule vidéo. Le danseur et chorégraphe a élaboré son solo à partir d’une musique composée par Éric Champagne, une pièce qui sera interprétée au piano par Yannick Nézet-Séguin. « Musicalement, avoue Champagne, c’est une œuvre qui a été conçue sur mesure pour l’interprète. Chorégraphiquement, n’ayant jamais écrit pour la danse à ce jour, je n’ai rien créé en fonction d’un pas de danse précis, ou d’un rythme caractéristique. J’ai laissé le soin au chorégraphe d’explorer les possibilités de ma musique par rapport à son imaginaire. »

Pour le compositeur, certainement l’un des plus en vue de la jeune génération, mais qui a assez peu écrit pour piano seul, solitude rime avec Edward Hopper : « Il se dégage de ses tableaux une mélancolie à la fois tragique et très intime. À des scènes diurnes à la lumière fabuleuse se succèdent des scènes nocturnes aux constructions ombragées anxiogènes. J’ai cherché à reproduire ces émotions troubles et contradictoires en composant une œuvre qui est rêveuse et en même temps terriblement réelle, onirique et concrète. »

« C’est une musique riche, subtile et complexe, explique Guillaume Côté. Je pense que je suis parvenu à en traduire dans le corps la force visuelle. La notion qui m’a servi de guide, c’est l’écho. Un écho, ça s’incarne dans un espace restreint aussi bien qu’en haut d’une montagne. C’est à la fois quelque chose qui tient compagnie et un reflet qui réitère notre solitude. »

« Je me suis imaginé que la chorégraphie de Guillaume serait une sorte de souvenir, conclut Champagne, une mémoire du corps qui permet de donner vie à ces émotions complexes, un écho visuel aux pulsions du cœur et de l’âme. »

 

Une solitude partagée

Festival des arts de Saint-Sauveur, sur les sites du FASS et de l’OM, ainsi que sur YouTube et sur Vimeo, du 5 juillet au 6 septembre.