Chauffer la scène en attendant des jours meilleurs

Un extrait de «Vraiment doucement» de la compagnie RUBBERBAND
Photo: Marie-Noële Pilon Un extrait de «Vraiment doucement» de la compagnie RUBBERBAND

Le confinement ne signifie pas seulement la fermeture des salles de spectacle, mais aussi celle des salles de répétition, poumons essentiels des arts vivants. Pas facile pour des professionnels habitués aux studios de continuer à s’entraîner et à danser seuls à la maison. C’est pourquoi l’organisme Danse à la carte (DAC) propose depuis le début de la crise des cours en ligne, surtout des barres classiques et contemporaines, principalement destinés aux interprètes professionnels.

« Les danseurs travaillent chaque jour avec la connexion physique et les sens. Quand le confinement a été annoncé, j’ai su qu’ils allaient sentir un vide immense. Notre mission, ça a toujours été de réunir et de soutenir les danseurs et les chorégraphes de tous les horizons, alors il était logique pour moi de proposer des cours, même en ligne. Ça permet de travailler avec eux, de danser à travers ça, ensemble tout en étant séparés », explique Lisa Davies, la directrice artistique et générale.

Parmi ceux-là, on trouve des interprètes de la compagnie montréalaise RUBBERBAND, dont le calendrier a été complètement chamboulé. « On avait un calendrier complet jusqu’au 15 décembre : des diffusions à l’international, des résidences, puis beaucoup d’ateliers dans les universités. On a tout annulé jusqu’à la fin du mois de mai », se désole Fannie Bellefeuille, directrice générale de la compagnie.

Dès l’annonce des premières mesures, la compagnie a décidé de continuer à rémunérer ses interprètes jusqu’à la fin de la saison. « On a voulu être le plus humains possible. Nos danseurs sont payés, mais ils doivent suivre ce que dit le gouvernement, donc rester chez eux et s’isoler. On souhaite aussi qu’ils continuent à s’entraîner », ajoute la directrice générale.

La compagnie souhaite aussi soutenir moralement ses artistes. Chaque semaine, des rencontres virtuelles sont organisées pour parler des programmes gouvernementaux, des décisions sanitaires, et pour discuter du quotidien. « Je les appelle pour voir s’ils vont bien. Il y en a qui gèrent mal la situation et beaucoup ont de la famille à l’étranger », raconte Mme Bellefeuille.

Un impact sur les années à venir

Pour l’instant, la directrice générale a du mal à entrevoir l’avenir, qu’elle trouve très incertain. « Je suis découragée, se confit-elle. La culture est un moteur économique pour notre société et doit, elle aussi, avoir de l’aide. Pour l’instant, elle n’en a pas. S’il n’y a pas de compensations, les compagnies vont fermer. »

En plus des problèmes financiers engendrés par la crise, Mme Bellefeuille redoute le retour à la normale. « Ça ne sera plus jamais pareil. RUBBERBAND, c’est une compagnie de tournée. Ça va être quoi, la réaction des danseurs, pour partir à l’étranger après ? Puis, je vais avoir dix personnes dans un studio qui vont suer, se toucher. Comment va être le rapport de confiance entre elles ? Ça devient extrêmement sensible et délicat », dit-elle.

Photo: Damian Siqueiros Alisia Pobega et Brett Andrew Taylor dans «Rose of Jericho» d’Andrew Skeels

L’inquiétude vis-à-vis de la situation actuelle est aussi palpable du côté de l’agence Mickaël Spinnhirny, qui compte parmi ses membres la Compagnie Virginie Brunelle et les BJM (Ballets jazz de Montréal). L’agence a dû annuler 90 représentations pour les mois à venir, rapatrier ses artistes et arrêter l’entièreté de ces activités. « Cela va avoir un impact négatif sur les années à venir », explique Mickaël Spinnhirny.

Dès l’annonce de la fermeture des salles de spectacle, l’agence a eu l’idée de rendre publics et accessibles en ligne certains spectacles de ses artistes pour leur rendre hommage et ouvrir le monde de la danse au plus grand nombre. « Les spectacles ont été partagés ici et à l’international. Il y a eu un réel engouement ! C’est touchant de voir comment la danse peut rassembler au-delà des frontières », raconte Camille Kersebet, responsable des communications.

Insuffler un peu d’espoir

« En offrant la danse à la maison, nous espérons apporter de la légèreté, de la joie et de la douceur en cette période tourmentée, permettre aux gens de voyager sans sortir de chez eux », ajoute Lydie Revez, codirectrice à l’administration et à la production.

Les BJM aussi travaillent à mettre en ligne des contenus, comme des spectacles en intégralité, mais aussi des captations en coulisses. Certains artistes de la compagnie, quant à eux, proposent désormais des cours en ligne.

« Notre maître de ballet Jeremy Raia a répondu à une initiative mise en place par Émilie Durville qui réunit des maîtres de ballet des quatre coins du pays afin qu’ils offrent des cours aux danseurs de différentes compagnies, dans une optique de rencontre et de partage », explique la responsable des communications, Alexia Deruard.

Ermanno Sbezzo, un des danseurs des BJM, donne des cours ouverts à tous deux fois par semaine sur des plateformes en ligne. L’artiste principale des BJM, Céline Cassone, enseigne, elle aussi virtuellement, et offre sept cours par semaine à des groupes et des cours privés.

Optimistes, Mickaël, Lydie et Camille veulent tout simplement entrevoir du beau dans toute cette noirceur. « C’est notre rôle et notre privilège en tant qu’artistes et travailleurs culturels d’insuffler de l’optimisme et de l’espoir à la société, concluent-ils. Il est important de voir cette période, certes incertaine et anxiogène, comme un moment de recul, la possibilité de nous redécouvrir et de repenser notre monde, de prendre le temps de bien faire les choses et d’apprécier ce temps de ralentissement pour se ressourcer et créer. »