Alors, on danse!

Plusieurs initiatives publiques ont été mises en place pour inviter à la danse.
Photo: Getty Images / iStockphoto Plusieurs initiatives publiques ont été mises en place pour inviter à la danse.

Rester chacun chez soi est un casse-tête pour les artistes en danse qui vivent principalement de l’enseignement et de la scène. Depuis le début des mesures de confinement réclamées par Québec, ces derniers rivalisent d’imagination pour continuer à créer, fédérer et rassembler les Québécois autour de leur art. Tout pour maintenir le lien avec leurs élèves.

Amélie Lévesque Demers est danseuse professionnelle. Elle a monté cet automne sa propre école, l’Académie de danse Makam, à Montréal. Le mois dernier, la jeune entrepreneure a vu l’avenir de son entreprise prendre un tournant très incertain. Elle a vite trouvé des solutions créatives pour permettre aux enfants de s’occuper pendant la quarantaine sans perdre le lien avec la danse : coloriages pour les plus petits, mots croisés sur le ballet et le hip-hop. « Avec les ados, j’ai décidé de prendre des nouvelles par les réseaux sociaux. Je leur parle quotidiennement, je partage des exercices à faire à la maison ou envoie les musiques des chorégraphies », raconte la directrice artistique et pédagogique de l’école.

D’après l’enseignante, ce sont les ados, et plus précisément ses élèves de troupes de compétition, qui vivent le plus mal la situation, notamment parce qu’elles ont vu être reportés tous les événements pour lesquels elles travaillent à l’année. « Je pense que ça va permettre une plus grande solidarité entre mes jeunes danseuses. Elles vont être là à la seconde où l’école va rouvrir. Elles ont tellement envie de danser ! Il va y avoir une rage de vivre et de danser au retour », croit l’enseignante.

En attendant, Amélie Lévesque Demers envisage de donner des cours en ligne, mais seulement pour ses étudiantes. Elle ne souhaite pas les diffuser au grand nombre. « Si tout le monde fait des live gratuitement, ce n’est pas bon pour le marché. Ça donne l’impression que notre travail peut se faire gratuitement », explique-t-elle.

Gabrielle Goudreault est directrice de Et que ça danse !, une nouvelle école ouverte en septembre, à Matane. Partie à l’extérieur du pays pendant la semaine de relâche, la jeune femme a immédiatement interrompu ses activités à son retour, perdant plusieurs de ses revenus du même coup. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à transmettre sa passion autrement, de façon plus ludique. « Je voulais donner aux parents une belle activité à partager en famille et laisser savoir que nous n’étions pas bien loin ! J’ai décidé d’instaurer un défi dansé sur six jours ! La population plonge dans l’univers de trois genres de danse : le breakdance, la danse orientale et le gumboots », explique la directrice.

Ses élèves et leurs parents ont réagi très positivement à ce défi et lui ont envoyé plusieurs messages d’encouragement et des vidéos familiales « inspirantes ». « Nous voulions divertir la population tout en l’éduquant ! » résume Gabrielle Goudreault, qui se réjouit de voir l’ensemble des projets mis en place par sa communauté plus serrée que jamais. Une énergie à préserver dans le futur, croit-elle.

En ligne, tous !

Camille Rouleau a monté le studio Ballet Hop qui accueille principalement des femmes de 25 à 55 ans. Dès que les consignes de fermeture ont été données, l’entrepreneure et professeure a reporté tous les cours, formations et événements. « Nous n’avons eu aucun revenu durant les premiers jours de la crise », explique-t-elle. Mais pas question de se laisser abattre. Quelques jours plus tard, Camille a mis en place sa stratégie : une offre complète de cours en ligne avec un cours de stretching, plusieurs niveaux de cours de ballet et même un cours pour les enfants.

« Nous avons commencé par une semaine de cours gratuits sur Facebook, live, pour nous familiariser avec l’enseignement à distance et la prise de vidéo. Nous allons ensuite rendre ces cours payants pour nous aider à travers cette période éprouvante », raconte la jeune entrepreneure.

Pour Camille Rouleau, il était évident de proposer une solution de remplacement pour maintenir sa communauté et « garder vivant le lien fort » qui unit les élèves et les enseignantes pendant la quarantaine. « L’activité physique a des bienfaits immenses sur le corps : diminution des effets du stress, amélioration de l’humeur, régulation du sommeil et de l’appétit, des choses bien pratiques en confinement. Et comme le ballet conjugue grâce et force, beauté et puissance, art et sport… on améliore le bien-être global, celui du corps, du cœur et de l’esprit aussi », affirme Camille Rouleau.

À l’annonce des cours en ligne, des centaines de messages « d’amour et d’encouragement » ont déferlé sur les réseaux sociaux. Ballet Hop a même vu son nombre d’abonnés augmenter de 25 % en sept jours, avec plus de 1000 nouveaux abonnés.

« Nos vidéos gratuites ont rejoint près de 20 000 personnes à date », poursuit-elle. En plus de cet engouement, plusieurs de leurs clientes leur ont aussi demandé de ne pas mettre leurs abonnements sur pause pendant la crise afin d’aider l’école financièrement : « La réponse est extraordinairement positive et solidaire. On se sent entourées et soutenues », affirme Camille.

Une fois la crise passée, la jeune professeure prévoit de garder la plateforme en ligne, projet prévu depuis longtemps mais qui n’avait pas vu le jour par manque de temps et de ressources. « Ça nous permettra de rejoindre des personnes éloignées de la région de Montréal, mais aussi nos clientes blessées, en périnatalité, etc. Pour nous, c’est un lien de plus qui nous unit à notre communauté. »

Entrer dans la danse

Plusieurs initiatives publiques ont aussi été mises en place pour inviter à la danse. C’est le cas par exemple avec le groupe Facebook Danse la vie/reste chez toi qui propose à chacun de danser chez soi, tous les soirs à 18 h. À l’origine de ce groupe se trouve Déborah Chaveron, femme au foyer qui commençait à se sentir happée par le stress et l’anxiété.

« Quand j’ai vu la vidéo des Italiens qui chantent sur leur balcon, ça m’a fait du bien. Alors, j’ai lancé l’idée sur ma page Facebook de danser tous les soirs à 18 h. » En trois jours, l’idée de Déborah a été partagée plus d’une centaine fois, suivie de la proposition de faire un groupe pour rassembler tout le monde. Karine Cloutier est professeure de danse et de yoga. Elle a dévoilé le groupe le lundi 17 mars, à 13 h, en compagnie de Déborah et de son amie Joëlle Arseneau. En quelques jours, ce sont plus de 1000 personnes qui ont rejoint le groupe. À ce jour, 1865 personnes en font partie.

« De là découlent énormément de vidéos de personnes qui dansent chez elles. On veut que ce soit un rendez-vous, que ce soit notre moment pour se défouler. On est connectés avec le monde plus que jamais juste avec cette initiative-là », explique Karine. « Maintenant, tous les jours, j’attends 18 h avec impatience. J’ai besoin de ces moments-là parce que ça risque d’être tough », confie Déborah Chaveron.

Deborah et Joëlle expliquent que ce temps de crise leur a permis de sortir de leur zone de confort. « Je n’ai jamais rien partagé de moi, puis là, j’ai partagé une vidéo de moi qui danse comme une furieuse, habillée en mou, et il n’y a eu que de belles réactions », raconte Deborah. « Je n’ai jamais réussi à prendre la parole sur les réseaux sociaux puis là, j’ai osé. Je me suis dit que ça n’a pas de sens de se retenir. On a notre responsabilité de faire notre propre bonheur, mais aussi celui des autres », ajoute Joëlle Arseneau.

« La danse rassemble les gens. On essaie de créer de beaux souvenirs de cette période difficile. C’est juste magnifique, on est en train de semer une graine d’humanité dans le cœur de chaque personne », conclut Karine Cloutier, qui donne désormais tous ces cours en ligne.