Voyager tout contre le corps des femmes

Dans «There she was» de Jane-Alison McKinney, la frontalité, l’éclairage, l’adresse directe au public, dirige notre regard vers elle, comme une opération de focalisation. 
Photo: David Wong Dans «There she was» de Jane-Alison McKinney, la frontalité, l’éclairage, l’adresse directe au public, dirige notre regard vers elle, comme une opération de focalisation. 

L’accès à une certaine nudité se produit le plus souvent dans la sphère privée, dans un cadre intime ne mettant pas nécessairement en jeu une politique du regard. En revanche, s’il se produit dans la sphère publique, il convoque d’emblée une relation regardant-regardé, peut en appeler au voyeurisme, sinon au statut de témoin ou, littéralement, de spectateur. Geneviève Smith-Courtois et Jane-Alison McKinney proposent deux appareils du regard face à la représentation du corps féminin. La première par un dispositif de la diffraction, la seconde par un point de vue focal.

Dans ∞POSTX∞, Geneviève Smith-Courtois propose une succession de deux solos dans un espace trifrontal formé de trois surfaces de vidéo projection, dans lequel les caméras filment en direct ce qui se passe sous nos yeux. Nous serons donc regardés par ce que nous voyons. D’emblée, les points de vue se démultiplient pour laisser place à une prise de conscience des effets de contrôle qu’implique le fait de filmer un corps.

Au centre de la scène, une sorte de podium et une femme, Juliette Pottier Plaziat, vêtue d’accessoires qui relèvent de codes de la pornographie tels que plumes noires, cerceaux en guise de tutu, cuissardes de cuir rouge et top transparent. Ce ne sont pas tant les mouvements qu’elle produit — qui la conduiront à une complète nudité — qui sont importants. Pas plus qu’il n’importe de comprendre comment les images projetées en direct sont réalisées.

Ce qui est important, c’est le dispositif activé : les images du corps de l’interprète qui nous entourent semblent diffractées, démultipliées. Étonnamment, le dénombrement ne produit pas un effet de surenchère, mais plutôt la recherche de l’essence d’un geste, d’un mouvement, à l’instar d’un procédé chronophotographique à la technologie augmentée.

Déconstruire le regard

Si le deuxième solo se déploie au sein du même dispositif visuel, le podium est cette fois placé en fond de scène, le temps d’un court noir, pour recevoir Geneviève Smith-Courtois, nue, sur le dos, la tête vers le public, les jambes écartées, les pieds contre le mur. Du socle muséal, on passe à la table d’examen gynécologique.

La chorégraphe introduit alors dans son vagin un speculum, cet instrument barbare, que toutes les femmes connaissent et subissent, qui permet d’élargir et maintenir ouvert le vagin, lors d’un examen médical gynécologique. Un autre dispositif de contrôle et du regard sur le corps féminin dont elle se sert pour se ressaisir de son intériorité, en la filmant via une petite caméra, et nous l’exposer. Autrement dit, une opération du female gaze.

∞POSTX∞, dans son rapport au réel, flirte avec la performance, là où There she was de Jane-Alison McKinney, assume la représentation. Dans ce dernier, la frontalité, l’éclairage, l’adresse directe au public, dirige notre regard vers elle, comme une opération de focalisation. La chorégraphe expose le résultat d’un cheminement. Elle ne nous rend pas témoins d’une expérience, mais des effets d’une construction.

Le presque nu dans lequel elle danse s’apparente davantage à un costume qu’à l’expérimentation d’un état et de ce qu’il générerait comme rapport au mouvement. Se mettre à nu ne permet peut-être pas autant de liberté qu’on oserait l’imaginer. De même lorsqu’elle revêt une robe courte et des talons aiguilles, elle constate l’illusion de cette hauteur, la difficulté à trouver une stabilité, et nous rappelle que notre capacité à nous positionner face au monde dépend aussi de notre rapport à la gravité.

∞POSTX∞ / There she was

Chorégraphe, interprète et conceptrice du dispositif visuel : Geneviève Smith-Courtois. Interprète et collaboratrice: Juliette Pottier Plaziat. / Chorégraphe, interprète: Jane-Alison McKinney. Jusqu'au 7 mars à 19h30, le 8 mars à 16h, à Tangente.