Alexandra «Spicey» Landé, une femme motrice

La chorégraphe Alexandra «Spicey» Landé allie engagement artistique, pédagogique et politique.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La chorégraphe Alexandra «Spicey» Landé allie engagement artistique, pédagogique et politique.

In-Ward, cinquième pièce de la chorégraphe Alexandra « Spicey » Landé, est présentée à l’Agora de la danse après avoir été créée au MAI (Montréal Arts interculturels) il y a un peu plus d’un an et après avoir obtenu le prix Découverte aux 9es Prix de la danse de Montréal.

Plus de 10 ans se sont écoulés entre sa première pièce, Retrospek, et son premier prix, une occasion pour revenir sur son travail de création et son cheminement.

Au moment où la chorégraphe crée Retrospek, le festival Bust a Move, événement majeur des danses de rue au Canada qui s’est tenu notamment pendant six ans à la Tohu, qu’elle a fondé, existait déjà depuis quelques années. Dans ce souci de la communauté, elle avait le goût de mettre différents danseurs et styles de danse sur scène, de partager son langage qui commençait tout juste à se développer.

« Je faisais la direction artistique, mais sur le plan chorégraphique, j’ai collaboré avec d’autres chorégraphes. C’était très théâtral, on sentait une histoire, une ligne du début à la fin. C’était très élémentaire dans la présentation, avec beaucoup de choses, plein d’images, plein de danses, vraiment garni. Mais quand je regarde In-Ward et Retrospek, j’ai presque le même sentiment. Malgré les pièces intermédiaires, je n’ai pas revécu l’expérience d’énergie dans mes tripes. C’est très viscéral, j’ai encore les larmes aux yeux quand je regarde In-Ward. Je pense qu’avec Retrospek, je pleurais chaque fois. Il y a quelque chose qui s’est déclenché pour beaucoup d’entre nous qui ont vu cette première pièce, dans ce désir de dire des choses authentiques. Avec ces deux pièces, c’est comme si j’avais bouclé la boucle, non pas en ce qui concerne mon écriture, mais en ce qui concerne le sentiment de dire des choses qui viennent des tripes. »

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir En répétition à l’Agora de la danse, à Montréal

Avec les années, Alexandra « Spicey » Landé perçoit beaucoup plus de clarté dans sa vision, dans ce qu’elle veut dire. Et cela passe par le choix de faire du langage de la danse hip-hop sa matière première. Quand elle parle de la danse hip-hop, elle ne parle pas du terme accrocheur ou valise, comme celui de « danse urbaine », car, dit-elle, « on peut mettre tout là-dedans ». Elle parle plutôt de cette forme de danse inspirée des party dances, des danses sociales des années 1970, qui se danse sur la musique du même nom, voire qui l’engendre.

C’est une technique très particulière, avec un vocabulaire précis, comme le sont par exemple le popping, le locking, le waacking, le krump, où chaque style a sa musique et sa culture. « Du fait que la musique influence beaucoup la forme et que la musique hip-hop est encore d’actualité et continue d’évoluer, il n’y a pas vraiment de cadre. La musique change, la danse change, le vocabulaire se transforme et s’ajoute à ce qui existe déjà depuis 40 ans. »

Souvent, on fait beaucoup de recherche dans le mouvement, dans sa finition, mais pas toujours dans le contenu, ce que l’on veut dire, ni dans les aspects de production, de création son et lumière. Je voulais donner l’occasion à huit street dancers dans le milieu depuis 10 ou 15 ans, et qui n’ont pas forcément la possibilité de présenter leur travail, d’expérimenter de façon totalement ouverte.

Depuis bien plus de 40 ans, toutes ces danses de rue émanent de quartiers pauvres, de contextes de gangs, et sauvent, par la pratique, beaucoup de jeunes Afro-Américains. Ce sont des formes de danse qui se battent pour la justice, contre le racisme, contre le sexisme.

« Il y a beaucoup de combats menés à travers le hip-hop. J’ai une plateforme où je peux vraiment m’exprimer, et ce n’est pas le cas pour tout le monde, ou ceux qui, comme moi, sont des Afro-descendants et viennent d’Haïti. »

Ce combat-là, Alexandra « Spicey » Landé le poursuit dans la question de la professionnalisation du danseur qui va avec le fait que le hip-hop trouve sa place petit à petit dans les salles de spectacle. Si la chorégraphe a bien conscience que certains « puristes » voient dans cette évolution ou cette présence sur scène la possibilité et la peur de « désauthentifier » les danses, elle y voit, elle, une responsabilité à prendre à bras-le-corps et une occasion pour se mettre au diapason et se professionnaliser, car « s’approprier la scène, ça demande d’arriver fort et outillé », explique-t-elle.

« On a des danseurs virtuoses, qui poussent vraiment leurs limites dans leur style, leur technique, mais qui n’ont pas forcément eu beaucoup d’occasions d’être sur scène. Ils ne connaissent donc pas bien ou pas assez le travail de la scène. C’est une autre réalité que celle des danseurs de danse contemporaine. »

Dans cette perspective, elle a créé avec sa compagnie l’événement B-side, un laboratoire de création pour les danseurs de rue. « Souvent, on fait beaucoup de recherche dans le mouvement, dans sa finition, mais pas toujours dans le contenu, ce que l’on veut dire, ni dans les aspects de production, de création son et lumière. Je voulais donner l’occasion à huit street dancers dans le milieu depuis 10 ou 15 ans, et qui n’ont pas forcément la possibilité de présenter leur travail, d’expérimenter de façon totalement ouverte. On en a pleuré, c’était vraiment intense et beau à voir. On a pu le faire grâce à une résidence au CCOV. L’année prochaine, on va réitérer à l’Agora de la danse. »

En attendant, rendez-vous à l’Agora pour In-Ward.

In-Ward

Chorégraphie : Alexandra « Spicey » Landé. Interprètes : Ja James « Jigsaw » Britton Johnson, Christina « Hurricane Tina » Paquette, Nindy « Banks » Pierre-Louis, Elie-Anne « Rawss » Ross, Mukoma-K « JStyle » Nshinga, Jaleesa « Tealeaf » Coligny. Conception sonore : Richard « Shash’U » St-Aubin. À l’Agora de la Danse, du 11 au 13 mars.