Promenades dansées pour tous

Une quête d’essence relie les pratiques des deux femmes, Linda Rabin (à droite) et Sarah Dell’Ava, dont les ateliers respectifs sont suivis avec une assiduité porteuse de bénéfices.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une quête d’essence relie les pratiques des deux femmes, Linda Rabin (à droite) et Sarah Dell’Ava, dont les ateliers respectifs sont suivis avec une assiduité porteuse de bénéfices.

Dans l’atelier En Rêve de Sarah Dell’Ava, on danse chaque dimanche pendant douze semaines dans le but avoué de créer des moments de partage avec le public. Ces séances hebdomadaires, ouvertes à tout amateur du mouvement dansé, ont donné le goût au Devoir de provoquer la rencontre entre celle qui les anime et une autre artiste pédagogue de la scène montréalaise, Linda Rabin. Ces deux passeuses ont en commun de proposer des pratiques collectives spécifiques qui non seulement s’adressent à tous, mais nourrissent le paysage chorégraphique d’ici en lui insufflant une sensibilité souterraine grâce au savoir-faire, ou plutôt au savoir-sentir.

Une quête d’essence relie les pratiques des deux femmes, dont les ateliers respectifs sont suivis avec une assiduité bénéfique. Les gestes qui y sont développés peuvent s’apparenter à de nouveaux rituels contemporains. Ceux-ci dessinent des espaces de partage, d’échange sensible et d’intériorité qui viennent donner du souffle à cet espace social commun en mouvement. Le tout se fait dans le continuum chez Linda Rabin et dans le mouvement authentique chez Sarah Dell’Ava.

« J’ai donné des cours techniques pendant 30 ans. J’étais aussi chorégraphe et, au début des années 1990, j’ai eu une sorte de crise personnelle, explique Linda Rabin. J’ai entendu une voix intérieure me dire : “Linda, si tu veux évoluer comme être humain, il faut que tu quittes la danse.” Le message était très clair. »

À partir de là, Mme Rabin expérimentera plusieurs approches énergétiques, du tai-chi au qi gong, en passant par les pendules et les cristaux. Puis, en se formant au Body Mind Centering (créé par Bonnie Bainbridge Cohen), elle croisera plusieurs personnes qui lui parleront du Continuum (fondé par Emilie Conrad). En visionnant un film sur le continuum montrant un tronc qui ondule sans cesse, elle raconte avoir été époustouflée. « Je me suis dit que c’était ce que je devais faire. Le tout que je cherchais dans ma vie, je l’ai vu dans ces images-là ! »

La quête de sens habite aussi Sarah Dell’Ava depuis longtemps, notamment par le mouvement, et plus particulièrement par la danse. « Souvent mes amis me disent que je suis tombée dedans quand j’étais petite. À neuf ans, je faisais partie d’une équipe de danseurs créateurs à l’école de Marion Hotte, une chorégraphe et pédagogue québécoise installée en Suisse. On faisait des créations, mais on donnait aussi des cours d’éducation somatique. Je me souviens d’un stage de BMC sur le système cellulaire qui a eu un écho très fort en moi. J’ai réalisé qu’il y avait de la vie dans mes cellules. »

En parallèle, elle a poursuivi des études en arts plastiques. « Une de mes professeures revenait sans cesse sur le fait que l’art prend naissance dans la nécessité intérieure. » Par la suite, Sarah Dell’Ava fera ses études au Département de danse de l’UQAM et organisera des ateliers de mouvements en tous genres. Elle aussi fera face à une crise de valeur, ne trouvant plus de sens profond à enseigner la danse. C’est à ce moment qu’elle découvre le mouvement authentique. C’est le coup de foudre, des perspectives se rouvrent, dont l’accès à une écoute profonde du corps et à une forme d’essence du mouvement.

Racontées comme cela, ces pratiques semblent bien mystérieuses pour qui ne serait pas adepte des explorations. Comment se déroulent ces séances collectives, qui ne sont pas des thérapies mais bien des temps de recherche ? « La donnée de départ, explique Linda Rabin, est que nous sommes faits principalement d’eau et donc de mouvement fluide. “Movement is what we are and not only something we do”, disait la fondatrice Emilie Conrad. Ça veut dire que l’on va explorer les mouvements innés de nos tissus jusqu’au niveau cellulaire. »

L’enseignante propose à chaque séance un thème, un prétexte posant un contexte sans trop de restrictions et un cadre pour l’échange à la fin. Puis, elle propose une séquence faite de sons, de respirations et de positions différentes au sol, parfois de notions (l’ondulation par exemple) qu’elle explique et que chacun des participants explorera, les yeux fermés, à sa manière et à son rythme. « Le son est une onde, chaque son à son onde et la vibration sonore va percuter les tissus, se propager partout dans le corps et éveiller les tissus, précise-t-elle. » Ensuite, il y a ce qu’on appelle « l’attention ouverte » où l’on ne fait rien, sinon écouter les réponses du corps. À la fin, le groupe se rassemble pour échanger et éventuellement mettre en mots ce qui a été ressenti. « Le travail éveille aussi en nous à quel point la réalité n’est pas un fait, mais une question de perception. »

Le mouvement authentique que propose Sarah Dell’Ava, à l’espace Oriri, se présente en trois phases : un temps de parole au début, en cercle ; un temps où l’on va bouger les yeux fermés sans aucune restriction ; un temps de récolte de l’expérience (dessin, écriture, repos…) et de partage. « C’est très simple dans la forme et tellement mystérieux dans le contenu et dans ce qui peut être vécu. C’est un espace expérientiel de l’être, où l’on met la créativité au service de l’être. On est dans l’écoute pure de soi, en dehors de tout objectif. »

Pour les séances de l’atelier En Rêve données en collaboration avec l'Agora de la danse et destinées à des non-danseurs de 9 à 99 ans, c’est un peu différent même si cela est nourri par cette approche. « Avant tout, c’est le plaisir de partager des moments de danse ensemble, raconte Sarah Dell’Ava. On parle peu, sinon pour se donner des thèmes prétextes. Je ne montre rien. Chacun s’engage dans une sorte de découverte, sans savoir à l’avance ce que c’est. Il y a quelque chose de très beau dans ce processus. Je n’ai pas de recettes, je développe des outils au fur et à mesure pour que chacun se sente libre d’explorer avec ce qu’il est. J’appelle ça les promenades dansées. »

Avec, à la clé, un nombre d’adeptes grandissant qui rendent ces pratiques de moins en moins confidentielles. À mettre dans toutes les trousses d’un meilleur vivre ensemble ?