La partition de groupe de Virginie Brunelle

Compagnie Virginie Brunelle (Les corps avalés) Interprète Bradley Eng.
Photo: Raphaël Ouellet Compagnie Virginie Brunelle (Les corps avalés) Interprète Bradley Eng.

S’il n’y a pas a priori de hiérarchie entre les œuvres, il n’en reste pas moins que, dans le parcours d’un chorégraphe, certains projets revêtent une importance, une amplitude, voire une ambition plus grande. La prochaine création de Virginie Brunelle, Les corps avalés, est précisément l’une d’elles et marque une étape pour la compagnie à plusieurs égards. Qu’est-ce qui fait alors la spécificité de ce projet et de quoi cette étape est-elle constitutive ? Pour répondre à ces questions, la chorégraphe revient d’abord brièvement sur son parcours et sur son rapport à la musique.

« Avant la danse, j’ai baigné dans la musique classique, j’ai joué du violon pendant dix ans et j’ai développé un amour pour le classique. Pour ce projet, j’ai eu la chance de réunir mes deux passions, la musique classique et la danse. » En effet, pour la première fois, la musique live jouée par le Quatuor Molinari cohabite sur scène avec sept danseurs. Pour la première fois aussi, la chorégraphe s’entoure d’un nombre conséquent de collaborateurs. Au-delà des fonctions quasiment indispensables d’éclairagiste, de sonorisateur et de costumier, Virginie Brunelle a travaillé également avec une scénographe, un conseiller à la dramaturgie et un concepteur sonore. Sans oublier la répétitrice, le directeur technique et la directrice de production. Pas moins de vingt personnes à gérer dans le labeur de la création.

Mais surtout, ce qui change beaucoup pour la chorégraphe, c’est le fait de présenter pour la première fois un spectacle à la Place des Arts, au théâtre Maisonneuve. Et ça, ça change la donne, explique-t-elle, car savoir d’emblée que la pièce est créée pour de grands plateaux implique des choix, insuffle des désirs de travail.

 
Photo: Raphaël Ouellet Les interprètes du spectacle «Les corps avalés»: Jean-Benoit Labrecque, Bradley Eng, Sophie Breton, Peter Trosztmer et Isabelle Arcand

On pourrait penser que la musique live participe de ce besoin de répondre à une grande scène. Pourtant, Virginie Brunelle a choisi un quatuor à cordes appelant davantage une certaine intimité. C’est le contraste qui l’intéresse. D’où la collaboration avec un concepteur sonore qui viendra travailler sur des effets de distorsion et d’amplification dans le but de faire voyager cette intimité jusqu’au balcon, mais aussi jouer sur des échelles sonores différentes en donnant l’impression d’avoir la grandeur d’un orchestre.

Que cela soit lié ou pas avec le fait de présenter une pièce dans une grande salle, la chorégraphe a eu le désir de travailler spécifiquement l’écriture du groupe. « Le nombre, c’est une chose que j’ai moins travaillée dans les autres pièces. Je suis rendue là, c’est comme une évolution naturelle depuis ces dix dernières années. Ça me fait travailler davantage l’architecture des corps dans l’espace. C’est probablement ma pièce la plus physique. Les danseurs se dépensent, s’essoufflent, s’acharnent, répètent les mêmes gestes jusqu’à l’épuisement. J’avais le désir de présenter une fresque vivante, quelque chose qui soit représentatif de mes observations. »

Car là aussi la chorégraphe opère une sorte de mouvement de bascule dans ce qui nourrit en sous-texte la danse, au-delà du travail sur la musicalité qui en a fait sa signature. Jusqu’ici, elle était dans des thèmes plus intimes, rappelle-t-elle. Là, elle s’autorise à réagir à un sentiment général. « On ressent le maelstrom sociopolitique. Je ne suis pas dans des statements, mais vraiment dans des observations poétisées de ce que l’on vit. Nous sommes happés par un rythme effréné. Le succès et la rapidité sont les valeurs mises en avant. Ça nous confronte à nos propres valeurs et désirs. »

Dans Les corps avalés, poursuit-elle, « les danseurs tentent de s’extirper de ça, de leur ego, ils essaient de se réunir pour s’élever au-dessus de ces préceptes-là. Je dessine à la fois, dans ces tableaux, l’impuissance qui nous habite et les élans qui nous soulèvent ». Encore une fois, Virginie Brunelle précise que le contrepoint l’intéresse et qu’elle souhaite mettre en perspective ces grands emportements-là par des scènes plus intimes, plus calmes, plus délicates, voire par de la légèreté, dans une quête d’indulgence et un espoir d’amour. A-t-elle, alors, creusé son amour pour la musique, sa relation à la musicalité, dans ce projet dont les choix musicaux relèvent de registres et d’époques différents ?

« Je dirais que ma force, en ce qui a trait à la musique, c’est mon travail du phrasé. On ne danse pas nécessairement dans des registres différents, mais dans des phrasés différents. C’est à cet endroit-là que je suis assez précise, un peu picky. Je sais pas mal ce que je veux. Les attaqués, les rallentando, les suspensions que je vais apporter, c’est comme les annotations que l’on trouve sur une partition musicale. »

Pour pouvoir transmettre aux danseurs la qualité de ce phrasé, Virginie Brunelle travaille seule en amont, à partir de nombreuses écoutes, et élabore petit à petit des tableaux : pour certains, elle va constituer une partition gestuelle, pour d’autres, un squelette d’intentions, de déplacements, de textures. « J’arrive assez préparée, avec des schémas, des dessins. Mon corps reste la référence, mais j’écris en pensant aux danseurs. Je sais que telle partition ira à telle personne et qu’ils trouveront un espace à l’intérieur pour être eux-mêmes, car c’est important pour moi de voir l’humain d’abord. »

 

Les corps avalés

Chorégraphie : Virginie Brunelle. Interprètes : Isabelle Arcand, Claudine Hébert, Sophie Breton, Chi Long, Milan Panet-Gigon, Peter Trotsztmer, Bradley Eng. Musiciens : Quatuor Molinari. À la Place des Arts, théâtre Maisonneuve, du 26 au 29 février.