«Danser Beethoven»: qu’est-ce qu’on applaudit?

Les femmes, systématiquement portées par les hommes, quand elles ne sont pas traînées au sol en grand écart, virevoltent dans les airs, accomplissent des jeux de jambes, exposant sans cesse l’entrejambe.
Photo: Sasha Onyshchenko Les femmes, systématiquement portées par les hommes, quand elles ne sont pas traînées au sol en grand écart, virevoltent dans les airs, accomplissent des jeux de jambes, exposant sans cesse l’entrejambe.

La soirée démarre par une annonce pour le moins inhabituelle, non pas celle, commune et systématique, concernant l’usage des téléphones cellulaires, mais celle signalant la présence, pendant l’entracte, des danseurs dans le hall qui seront disponibles pour signer des autographes. D’emblée, cette précision intrigue par sa signification, sa symbolique ou encore sa valeur. Elle intrigue, car elle s’adresse à nous, le public, et vient poser en filigrane la question de la nature du public que nous constituons lors de cette soirée, au double programme. Et plus précisément, ce que ces deux œuvres chorégraphiques classiques proposent de construire comme regard, comme perception.

Tout d’abord, nous avons le privilège d’être accompagnés par un orchestre, celui des Grands Ballets, sous la direction de la cheffe attitrée Dina Gilbert. L’intérêt de la musique live, quelle que soit la formation, se situe dans le dialogue et la relation subtile à la musicalité qui peuvent s’instaurer entre les musiciens et les danseurs. Là, non seulement, l’orchestre est placé en contrebas, dans la fosse, de telle sorte qu’on ne le perçoit pas depuis le parterre, nous enlevant le plaisir de « voir » la musique, mais surtout, cette configuration spatiale laisse peu de place à une réelle communication entre musique et danse.

Le live n’est pas magique. Il nécessite, bien au contraire, une attention constante afin qu’un souffle commun jaillisse et que l’interactivité opère. Ici, l’impression globale que nous avons est celle d’une danse subordonnée à la musique, comme si elle courait derrière. Mis à part le deuxième mouvement de la Symphonie no 7, plus terrien, plus lent aussi que les autres, et où tout à coup s’immiscent des creux, des vides, des silences permettant à la danse de se saisir de ces espaces entre les notes, où tout à coup un dialogue est possible, une espèce de densité émerge. Des respirations arrivent, des suspensions, quelque chose de beaucoup plus vivant, car il y a tout simplement de l’espace pour les danseurs. L’espace pour eux de moduler leur manière de faire, d’être.

Car jusqu’ici, et pour ce qui fera suite, nous faisons face au même type de corps dansant, de relations à l’espace, de relations hommes-femmes, et d’interprétation. Danser Beethoven construit une communauté de spectateurs qui accepte d’assister à un certain nombre de choses qui nous semblent discutables aujourd’hui — et qui en redemande à la vue de la salle Wilfrid-Pelletier pleine, au nombre de fleurs lancées sur scène et au volume des applaudissements au moment des derniers saluts.

Ces choses sont d’abord l’exposition d’un groupe qui fonctionne à l’unisson, frontal, ligne par ligne, les uns derrière les autres. Non pas une somme d’individus avec toute sa complexité et ses disparités qui en feraient toute sa richesse, mais un groupe lissé par un objectif autoritaire, presque militaire : celui de se fondre dans la masse en exécutant les mêmes mouvements et d’être la réplique de son voisin. Oui, des solistes se détachent, ainsi que des duos et trios, mais pour mieux révéler la hiérarchie. Les élus d’un côté, le peuple de l’autre. Politiquement, c’est ce que cela construit.

L’écriture chorégraphique s’en tient beaucoup au vocabulaire restreint du levé de jambes, développé ou grand battement, grand jeté et tours. Les femmes, systématiquement portées par les hommes, quand elles ne sont pas traînées au sol en grand écart, virevoltent dans les airs, accomplissent des jeux de jambes, exposant sans cesse l’entrejambe. En somme, des relations hétéronormées de pouvoir. Politiquement, c’est ce que cela construit aussi.

Si l’on y prête vraiment attention, c’est surprenant à quel point le costume et le mouvement mettent en scène une fausse pudeur, une pureté illusoire et hypocrite, quand l’habit est fait de telle sorte que l’on accède à la nudité de leurs corps et à l’auscultation de leur intimité. Il y a vraiment quelque chose de l’ordre du voyeurisme, d’une complaisance du regard et d’une jouissance à voir des corps qui ont l’air parfaits avec leur sourire indéfectible à tout effort.

Pourtant, de Marius Petipa à William Forsythe, en passant par Balanchine, la technique classique a montré qu’elle pouvait rester vivante et se laisser faire par le monde qui l’entoure.

Danser Beethoven

Complete Symphonie n°5. Chorégraphie : Garrett Smith. Symphonie n°7. Chorégraphie : Uwe Scholz. Musique : Orchestre des Grands Ballets sous la direction de la Cheffe attitrée Dina Gilbert. Danseurs : Les Grands Ballets Canadiens. Lumière : Marc Parent. Jusqu’au 23 février, Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, 20 h.