Un voyage d’une sourde beauté

C’est dans la profondeur, et donc dans les multiples couches de son écriture chorégraphique, qu’opère avec élégance et subtilité la proposition de José Navas, dans un travail de plans qui révèle toute la beauté du «Voyage d’hiver».
Photo: Nina Konjini / Svetla Atanasova C’est dans la profondeur, et donc dans les multiples couches de son écriture chorégraphique, qu’opère avec élégance et subtilité la proposition de José Navas, dans un travail de plans qui révèle toute la beauté du «Voyage d’hiver».

Pour oser prendre à bras-le-corps l’intégralité du Winterreise de Schubert, pour s’attaquer à un tel chef-d’oeuvre musical, autosuffisant, et décider de le danser, il faut être poussé par une certaine mégalomanie, sinon par le simple goût du beau.

Parler de la beauté aujourd’hui n’est pas une chose évidente, et peut même paraître déplacé, voire absolument bourgeois, ou vu comme une préoccupation peu adéquate aux abords de cette frêle décennie. Sauf, peut-être, si on évoque des fragments de Victor Hugo lorsqu’il écrit, dans Utilité du beau : « Qui dit belle oeuvre dit oeuvre profonde […] Les doubles fonds du Beau sont innombrables. » C’est précisément à cet endroit, dans la profondeur, et donc dans les multiples couches de son écriture chorégraphique, qu’opère avec élégance et subtilité la proposition de José Navas, dans un travail de plans qui révèle toute la beauté du Voyage d’hiver.

Même si le chorégraphe est le seul danseur sur scène, précisons d’abord qu’il ne s’agit pas ici d’un solo, mais bien d’un trio, car sont aussi présents en continu le pianiste Francis Perron et le ténor Jacques-Olivier Chartier. Tous les trois interprètent Winterreise de Schubert avec la même intensité. En réalité, nous pourrions même parler d’un quatuor, tant la présence de la lumière de Marc Parent participe de la dimension polysensorielle de la pièce.

Demeurer en musique

José Navas ne se contente pas de danser la partition musicale sur le mode d’une fusion ou d’une convergence où chaque note, chaque phrasé, serait traduit en mouvement. Si ce type d’union s’avère toujours jouissif au regard, bien d’autres rapports à la musicalité, moins visibles au premier abord, se tissent au fur et à mesure.

Le créateur et danseur travaille tout autant l’intervalle que le vide. Il danse entre les notes, anticipe un lied par un mouvement ou une respiration, prenant à son compte l’anacrouse, ou encore prolonge, poursuit ou fait résonner le mouvement dans les courts silences. Parfois, on ne sait plus si le son sort du danseur ou le mouvement, de la voix. Si c’est le souffle du chanteur qui génère la danse ou le danseur, la prothèse du pianiste. À l’occasion, le danseur s’absente tout en étant présent, pas seulement grâce au travail raffiné de la lumière, mais aussi par un désir d’effacement, de retrait de la présence.

De ces moments jaillissent des espaces imaginaires plus souterrains avec l’apparition d’autres costumes, d’autres peaux, d’autres espaces lumineux générant des états de corps plus que du mouvement chorégraphique. Comme si, tout à coup, la danse devenait la lame de fond du reste, la condition de possibilité de la musique.

Par les choix d’interrelation entre la musique, le chant, la danse et la lumière, il se dégage de ce projet à la fois de la décence et de la prodigalité face une musique de Schubert pourtant chargée en tonalités mineures, suscitant ainsi notre émotion. Mais là où nous ramène aussi l’écriture du Winterreise de Navas, c’est dans la perception du temps et de l’espace, plus précisément dans l’impression que le temps, c’est de l’espace, et réciproquement. Un voyage d’une sourde beauté.

Winterreise

Chorégraphie et interprétation : José Navas. Pianiste : Francis Perron. Ténor : Jacques-Olivier Chartier. Éclairages : Marc Parent. À la Cinquième salle jusqu’au 22 février, à 20 h.