Être la musique et danser les mots

En voulant danser une phrase, une idée ou un mot, on s’aperçoit que le côté technique devient accessoire, explique José Navas. «Le défi principal, c’est de trouver une façon de donner cette idée d’ondulation, d’abandon, de tristesse, de suicide, etc. On se regarde moins de l’extérieur pour se demander si on danse bien, si nos lignes sont propres; tout ça devient secondaire.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En voulant danser une phrase, une idée ou un mot, on s’aperçoit que le côté technique devient accessoire, explique José Navas. «Le défi principal, c’est de trouver une façon de donner cette idée d’ondulation, d’abandon, de tristesse, de suicide, etc. On se regarde moins de l’extérieur pour se demander si on danse bien, si nos lignes sont propres; tout ça devient secondaire.»

José Navas n’en est pas à son premier défi musical. Avant le Winterreise (Le voyage d’hiver) de Schubert, il y a eu notamment les Gymnopédies, d’Erik Satie, et Le sacre du printemps, de Stravinski. C’est d’ailleurs en puisant dans ce chef-d’oeuvre pour la création de son solo Rites qu’il a fortuitement fait la rencontre du 24e lied du Voyage d’hiver, qui l’a si profondément marqué. Au-delà de sa grande beauté, il en a retenu deux choses : la sensation d’une circularité qui s’est avérée correspondre à la description d’un instrument à manivelle dans le chant, mais surtout la présence, dans ce même texte, de doigts déformés le renvoyant à la transformation de son propre corps par le temps.

À partir de là, José Navas a développé une relation sensible très forte à l’égard de cette oeuvre musicale. Non seulement il l’aura écoutée dans son entièreté à maintes reprises — démultipliant les interprétations afin d’en maîtriser la structure et la connaître parfaitement —, mais il nouera aussi avec elle de nombreux liens intimes avec sa vie personnelle.

« Winterreise, c’est l’histoire d’un homme qui part dans la neige. Il passe de moments d’amour à des moments de peine, il rencontre la folie et sa propre mortalité », résume le chorégraphe de 55 ans, pour qui l’histoire de cet homme fait puissamment écho à la sienne. « Cela fait 30 ans que je danse et que je suis en tournée. Mais je suis un immigrant, j’ai quitté mon pays avec 200 dollars en poche, pour aller vers le nord, vers le froid, vers la neige. Évidemment, je fais plein de liens avec le Winterreise de Schubert. »

Des clins d’oeil au public

Pour cette création, il a sondé son propre coeur à la recherche d’une autre façon d’aborder la danse. « Je me suis dit qu’il fallait aller à l’intérieur de moi-même pour goûter à cette solitude. Alors, j’ai fait deux retraites de dix jours en silence, assis de 4 h à 21 h, les yeux fermés. Chacune de ces retraites a coïncidé avec le décès de mes parents. C’est fou, toutes ces coïncidences, entre ma vie et ce que raconte cette oeuvre. »

Le voyage d’hiver raconte incontestablement une histoire, celle du voyage et d’un homme. La narration, et le récit lui-même qui en naît, n’ont jamais vraiment été des modus operandi dans le processus d’écriture chorégraphique de José Navas, jusqu’ici plutôt porté par une abstraction du mouvement que par sa signification. Il affirme avoir cherché une traduction chorégraphique avec ce projet afin de danser la musique et les paroles sur scène. Comment a-t-il procédé pour ne pas tomber dans la facilité de la littéralité de la pantomime ?

« Chaque note est dansée et chaque mot est, si on veut, décrit en mouvement », répond le chorégraphe, tout en reconnaissant que ce fut pour lui un vrai défi de découper les gestes ainsi. « Si on connaît le poème, on peut repérer des correspondances, mais j’avais cette préoccupation dès le début de ne pas être dans la pantomime, de donner suffisamment de goût à la phrase pour que l’on comprenne l’image. Si cela parle d’un chien, je ne vais pas faire le chien, me mettre à quatre pattes et aboyer. Mais je vais respirer d’une certaine manière qui évoquera l’idée d’un chien. »

En s’autorisant ce rapport au sens, le chorégraphe a pu observer à quels endroits cela déplaçait et remettait en question son travail. Pour lui, c’est comme s’il faisait des clins d’oeil au public, comme s’il lui tendait une main par l’entremise d’un nouveau type d’adresse, une nouvelle manière d’entrer en relation avec lui qu’il estimait jusqu’ici comme étant périlleuse.

Toucher d’autres limites

Ce rapport au sens a modifié jusqu’à sa manière de danser. « J’utilise beaucoup plus mon corps, le derrière de ma tête, les mains, illustre-t-il. Un ami, que j’avais en studio de répétition pendant le work in progress, a remarqué cette façon totalement différente d’utiliser mes mains. Je ne m’en étais pas rendu compte. Donc, oui, il y a des choses qui sortent que je ne faisais pas. »

En voulant danser une phrase, une idée ou un mot, on s’aperçoit que le côté technique devient accessoire, explique José Navas. « Le défi principal, c’est de trouver une façon de donner cette idée d’ondulation, d’abandon, de tristesse, de suicide, etc. On se regarde moins de l’extérieur pour se demander si on danse bien, si nos lignes sont propres; tout ça devient secondaire. »

Cette diminution du jugement est aussi indéniablement liée à l’âge, croit M. Navas, qui reviendra à cette idée à plusieurs reprises pendant notre entretien, préoccupé qu’il est par le vieillissement du corps et la douleur de ce dernier. Ce souci récurrent nous poussera à lui demander s’il a dansé jusqu’ici sans limites, une manière de penser le corps et la danse longuement usitée et encore très prégnante dans la mythologie du danseur. « Avant la quarantaine, il y avait comme une logique générale qui comprenait jusqu’où aller pour me donner des possibilités, répond José Navas. Et toujours, je touchais mes limites. Je m’entends encore dire aux danseurs de danser comme si c’était leur dernier spectacle. Je tiens toujours à ça. »

Ce qui ne l’empêche pas maintenant de prendre la mesure de ses limites pour les pousser autrement. « Aujourd’hui, la grande différence, c’est que je peux briser mon corps pour toujours, précise-t-il. Il y a une partie de mon cerveau qui comprend ça et qui dit : “attention, c’est trop”. Pousser mes limites, j’essaie de le faire de façon plus intellectuelle. Le temps prend de notre jeunesse, mais en échange, on acquiert de la liberté. »

Winterreise

Chorégraphie et interprétation : José Navas. Pianiste : Francis Perron. Ténor : Jacques-Olivier Chartier. Éclairages : Marc Parent. À la Cinquième salle, du 11 au 22 février, 20 h.