Dans le laboratoire cairote d’Olivier Dubois

Le chorégraphe français Olivier Dubois dans la pièce «Pour sortir au jour»
Photo: Pierre Gondard Le chorégraphe français Olivier Dubois dans la pièce «Pour sortir au jour»

Depuis ses 17 ans, le chorégraphe français Olivier Dubois est amoureux fou de la capitale égyptienne, au point de vivre aujourd’hui entre Paris et Le Caire, d’où il nous accorde cette discussion virtuelle entrecoupée par les bruits de la mégapole de 20 millions d’habitants et une connexion brinquebalante.

« Ça s’est fait petit à petit, au rythme du Nil, en apprenant la langue, en faisant plein de choses. Pour moi, c’est un lieu de repli dans un chaos incroyable. Tout est étiré dans les extrêmes, ça donne des fulgurances à tous les niveaux. Je suis quelqu’un de très solitaire. Ici, le monde est tel que c’est l’anonymat complet. »

Si le chorégraphe affirme que sa relation à cette ville n’a pas intrinsèquement modifié son rapport au corps, au mouvement et à la création, il n’en reste pas moins que ce solo a été créé à la suite d’une invitation à participer à un nouveau festival de danse contemporaine au Caire.

Et que ce dernier a été fortement nourri par la lecture du Livre des morts de l’Égypte ancienne, aussi nommé Pour sortir du jour, titre qui est précisément devenu celui de son solo.

Olivier Dubois signe avec cette pièce son troisième solo, un format auquel il se confronte de façon cyclique, tandis que les pièces de groupe qu’il affectionne pour leur puissance artistique et humaine sont plus récurrentes dans son parcours. Qu’est-ce qui, alors, le pousse à revenir à la figure du solo ? « Les trois solos sont arrivés de manières assez inattendues. Je ne me suis jamais dit : “tiens je vais me faire un solo !” Les solos sont souvent des réponses instinctives. Ça arrive comme une évidence. Je reste un interprète. Il y a un besoin d’interprète, un autre cœur qui doit battre. »

Mémoires du corps

Pour lui, les solos sont de grands laboratoires. « Ce n’est pas du tout la même approche de la chorégraphie, précise-t-il. De plus, je ne peux pas être sur le plateau et être chorégraphe, c’est inimaginable, impossible, je ne sais pas comment les autres arrivent à le faire, j’en suis incapable. Le solo, c’est à la fois le constat d’un temps et la recherche laborantine pour les projets à venir. »

S’il y a un fil qui traverse ses différents solos pourtant, c’est bien la question du danseur, de l’interprète et de sa place dans ce métier, qui est selon lui le plus beau. « J’ai un amour fou pour l’interprète, confie-t-il. C’est pour cela que j’aime autant travailler avec eux. C’est un endroit fascinant. »

Le solo, c’est à la fois le constat d’un temps et la recherche laborantine ​pour les projets à venir

 

Cet endroit fascinant est aussi celui des couches de mémoires du corps, de l’apparition et de la disparition des œuvres, de la démultiplication des peaux, des personnages, des identités. En somme, d’une réincarnation constante.

C’est précisément là qu’a résonné le Livre des morts de l’Égypte ancienne pour nourrir son Pour sortir du jour. Ce livre rassemble les écritures inscrites à l’intérieur des sarcophages qui racontent le parcours des âmes qu’ils abritent.

Les sarcophages étaient garnis d’onguents, d’aliments et de pierres pour que la momie dégage une odeur très forte, de telle sorte que l’âme puisse sortir au jour et revenir au corps avant la nuit, son non-retour occasionnant la perte de l’homme et, donc, sa mort. C’est en dialogue avec les dieux que l’âme se confessait de tout ce qu’elle traversait comme identités, rôles, personnifications.

Un tribunal, une indiscrétion

Rien de ce livre à proprement parler ne sera entendu sur scène, et, pourtant, pour la première fois, Olivier Dubois prendra conséquemment la parole. « Oui, c’est nouveau ! J’arrive, j’ai du champagne, j’ai une clope… c’est une invitation à être chez moi, dans mon salon, à passer la soirée ensemble, à apprendre à nous connaître. Vous allez me poser des questions, je vais vous poser des questions. Et tout ça, c’est live, ça change tous les soirs. Alors j’avais besoin d’annoncer d’emblée ce qu’on allait faire et dans quel cadre : un jeu, peut-être un tribunal, une indiscrétion, une dissection… »

Le livre des morts, on le retrouve donc en filigrane dans la structure du solo, dans son rapport notamment à la confession. En revanche, la question de l’aléatoire n’est ni une composante du livre ni une habitude dans les modes de compositions chorégraphiques d’Olivier Dubois. Pour sortir au jour repose sur les questions que le spectateur posera au danseur, et réciproquement. Un cadre simple, de prime abord, mais qui implique pour l’interprète une grande maîtrise de la scène et une qualité très fine d’écoute envers le public afin que la rencontre se produise et amène tout le monde quelque part.

Le contenu des questions, lui, sera sans limites. « Le public, je ne le pousse pas à sa limite, disons que je l’amène à prendre des décisions. En réalité, les gens sont très farfelus. Je suis toujours très étonné de là où ça va. Ça peut vite devenir un jeu du cirque, cette chose de l’idole que tu veux toucher jusqu’à la casser… Parfois, je n’ai pas du tout envie d’aller là, alors je dois négocier. C’est le jeu. Il ne faut pas oublier que la forme du solo, c’est une affaire sacrément risquée. »

Qui est prêt à jouer avec le chorégraphe français devra vite réserver sa place, car il s’agira d’un espace restreint et intime au nombre limité de spectateurs !

Pour sortir au jour

Création et interprétation : Olivier Dubois. À l’Agora de la danse, du 12 au 14 février, 19 h, et le 15 février, 16 h.