Quand la scène se transforme en paysage

Les arts visuels et la littérature sont devenus des moteurs de travail pour la chorégraphe Louise Bédard.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les arts visuels et la littérature sont devenus des moteurs de travail pour la chorégraphe Louise Bédard.

Nous sommes en 2020. La chorégraphe Louise Bédard célèbre les trente ans de sa compagnie et sa nouvelle création s’intitule Promesses. Comme s’il y avait là une heureuse équation, une sorte de calcul magique appelant au doux retour de nos espérances, de nos promesses d’antan. À quoi renvoie donc ce titre ? La chorégraphe a-t-elle dû se faire des promesses pour pérenniser son acte de création et sa compagnie ?

« Le mot “promesses”, je l’ai pris dans un sens très large, répond Louise Bédard. Je cherchais un titre qui appelle la luminosité. Quand il est apparu, il a tenu jusqu’au lendemain, puis au surlendemain, puis je me suis dit que c’était ouvert, que cela laissait beaucoup de perméabilité. » Faire des promesses, on le fait tous, on entend ça très souvent, même en politique ! poursuit la chorégraphe. « Comme tout artiste, on a plein de doutes, on veut tout lâcher, on se demande ce qu’on fait là. On est traversés par toutes ses vagues. Quand j’ai créé la compagnie il y a 30 ans, je ne savais pas si cela allait durer, comment j’allais me déployer là-dedans pour ce qui est de la création, de l’imaginaire. S’il y a une promesse que j’ai dû me faire, c’est celle de tenter d’aller là où je veux aller, en ne sachant pas ce que la danse allait m’apporter ni même ce que j’allais apporter à la danse. Le temps passe très vite. Je me suis dit que je ne lâcherais pas le morceau avant les 30 ans de la compagnie. »

Perdurer en tant qu’artiste pose toujours la question de ce qui va nourrir ou déclencher le prochain projet. Il y a bien des manières de faire naître une œuvre, bien des façons de suivre un cheminement artistique. Certains creuseront la répétition d’un même motif, d’autres démultiplieront les approches et les collaborateurs. Chez Louise Bédard, une part de cet élan prend sa source dans son goût pour les arts visuels et la littérature, devenus des moteurs de travail.

« J’ai commencé à partir d’un texte que [la professeure, critique et essayiste] Guylaine Massoutre m’a dédié, car elle l’a écrit notamment en pensant à moi, à ce que je lui ai inspiré. Elle m’a beaucoup vue danser et connaît très bien mon travail. Quand j’ai lu le texte, que j’ai trouvé très beau, je lui ai écrit un petit mot en lui disant que j’aimerais faire un duo homme-femme inspiré de celui-ci. C’était très clair que ce serait avec Marie-Claire Forté et Nicolas Patry. »

Comment passe-t-on alors du texte au geste, du duo à une pièce pour six danseurs ? Mentionner d’emblée l’idée d’un duo homme-femme à partir des mots peut confiner commodément à la représentation d’un couple dans une certaine narrativité. La chorégraphe précise alors que ce n’est pas là que se situent ses intérêts, sinon du côté de l’abstraction et de la relation qui la fascine tout autant que la non-relation. Parce que des mots appellent des images qui appellent des désirs et qui ouvrent des perspectives, il y aura donc trois duos, d’autres textes et des peintures comme supports.

Certains mots du texte de Guylaine Massoutre sont tellement persistants chez la chorégraphe qu’ils déclencheront le deuxième duo constitué de Sébastien Pro-vencher et Marilyn Daoust. Quant au troisième, composé d’Alejandro de Leon et Louis-Elyan Martin, c’est Le rouge et le noir de Stendhal qui a ouvert l’esprit de Louise Bédard au romantisme, ainsi que certaines peintures de Caspar David Friedrich représentant deux hommes de dos face à l’immensité de la nature, qu’elle a mises en dialogue avec des peintures d’icebergs et de mer aux tonalités turquoise du contemporain Gerhard Richter.

« On a travaillé les duos séparément. Ce que j’ai trouvé fou et qui m’a déstabilisée, c’est que l’un n’influençait pas l’autre. Je pensais trouver facilement le lien avec la pièce de groupe, mais cela n’est arrivé qu’en décembre, lorsqu’on a eu deux jours pour travailler tous ensemble. »

Pourtant, la chorégraphe n’en est pas à sa première pièce de groupe, qui plus est pour six danseurs, permettant justement la cohabitation de duos. « Je cherchais autre chose. Ils ne cohabitent pas toujours tout le temps. J’ai tenté de créer un paysage avec ces personnes-là. Je suis intéressée par cet instant où apparaît le paysage, qu’il soit concret ou abstrait. Parce qu’il y a aussi vraiment un paysage que l’on construit, à l’aide d’une petite maquette. Dans ces différents paysages, je positionne des corps qui dansent et du stillness. Pour moi, ça, c’est très important. Ça vient vraiment de ma fascination pour la photographie. J’ai voulu, spécifiquement dans ce travail, faire cette jonction entre stillness et mouvement. »

Maquette et jeux d’échelle, immobilité et mouvement, paysage et instantané, tout un vocabulaire et des outils propres au procédé photographique qui font de Promesses un révélateur, de la même manière que l’image apparaît sur le papier photo au sortir de la chambre noire. Et que révèle cette pièce sur la création, plus largement ? « Qu’on ne fait pas une pièce seule. On ne le dit pas assez. L’apport de tout le monde est immense. Oui, je m’identifie à cette œuvre, mais c’est un travail avec tout le monde, on s’apporte tous quelque chose. Je leur lève mon chapeau, car parfois je me demande comment ils font pour me suivre ! »

Promesses

Chorégraphie : Louise Bédard. Composition originale : Diane Labrosse. Éclairages : Julien Brun. Du 5 au 7 février à 19 h, le 8 février à 16 h et 20 h. À l’Agora de la danse.